Amir Gutfreund — Les gens indispensables ne meurent jamais (2000)

Notre Shoah. C’est le titre en hébreu. À la première édition du festival Lettre d’Israël, lors d’une rencontre entre traductrices, Laurence Sendrowicz déclara quelque chose comme « Shoah shelanou (שואה שלנו), notre Shoah, c’est intraduisible en français ». Vraiment ? Tout au long du livre je me suis posé la question. Shoah shelanou. Notre Shoah. La Shoah qui est à nous. Notre Shoah à nous. Je le retourne dans tous les sens. Peut-être qu’en hébreu, shelanou, littéralement « notre » et encore plus littéralement « qui est à nous », revêt un caractère plus intime qu’en français. C’est durant cette table ronde de traductrices que j’ai entendu ce titre pour la première fois. Shoah shelanou. J’ai souri en l’entendant. C’est curieux, c’est inattendu. Shelanou a peut-être un caractère plus affectueux qu’en français. Shoah shelanou. Notre chère Shoah ? Shoah shelanou, notre Shoah. Quelque subtile que soit la différence, « Notre Shoah » reste un titre curieux. Que se cache-t-il derrière ce titre ? Qui est ce « nous » ? La pertinence du titre est évidente à chaque ligne du texte. Les gens indispensables ne meurent jamais, le titre choisi pour la version française, hé bien je ne suis pas bien sûr d’en avoir compris le sens. J’aurais traduit Notre Shoah.

Notre Shoah, c’est celle d’Amir et d’Efi, enfants de survivants en Israël, qui observent avec plein de curiosité leurs parents, leurs grands-parents et tous les gens du quartier d’un de leurs grands-pères. Qui sont ces petits vieux étranges ? Derrière le silence, les comportements étranges et les crises, les enfants sentent tout le poids de la Shoah. Ils veulent savoir ce qui est arrivé aux adultes, mais ils n’ont pas l’âge. Tous refusent de leur dire ce qu’ils ont vécu. Ils récupèrent des bribes de la Shoah de chaque survivant, se documentent, essayent de reconstituer le puzzle. Leur Shoah, c’est l’obsession qu’ils ont de comprendre ce qui est arrivé à leur famille, de découvrir ce qu’on refuse de leur dire.

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Vacances !

Le blog part en vacances. Rendez-vous à la rentrée avec :

Mhmm… Mais comment vais-le lire tout ça ? Heureusement, j’ai déjà dû en lire une bonne moitié.

Je vous laisse en musique, avec une chanson de Berry Sakharof et Balkan Beat Box. Bon été !

Maboul — Rona Kenan (2004)

Rona Kenan est peut-être la première chanteuse israélienne que l’on m’a recommandé. Je suis allé l’écouter et je n’ai rien entendu de convaincant alors. J’étais un peu surpris par l’engouement qu’elle suscitait. Enfin, ce genre de chose arrive. C’est au détour de la chaîne youtube de la radio de l’armée, Galgalatz, que je l’ai écoutée à nouveau. Juste une guitare, sa voix et un grand t-shirt blanc. J’ai fondu.

Qu’est-ce qui s’est passé ? Je ne sais pas. Je crois que c’est simplement la voix. Sa voix enveloppe, protège. Elle est tellement présente que j’ai le sentiment de pouvoir la toucher. Maboul (מבול, déluge) est une chanson parfaite, une chanson de rupture. Kenan l’a écrite à 17 ans après s’être séparée d’une amie avec qui elle était depuis deux ans. Mais les paroles qu’elle a écrites alors étaient en anglais et la chanson s’appelait Earthquake, tremblement de terre.

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Chava Alberstein — Had Gadiya (1989)

J’ai découvert Chava Alberstein par sa chanson la plus célèbre dans la première scène du film Freezone d’Amos Gitai. Il faut quelques instants pour comprendre que c’est un début spécial, que toute la chanson va être diffusée. Alors on l’écoute, avec Nathalie Portman pleurant en gros plan. Toute la folie du conflit israélo-palestinien est condensée dans cette chanson à accumulation. Had Gadyia (un chevreau) est un chant de Pessah en araméen ici traduit en hébreu. Il ne subsiste en araméen que le début de la chanson : Dizabin abba bitre zuze / had gadiya, had gadiya  : pour deux zouzim mon père acheta / un chevreau, un chevreau  ». Ce vestige de l’original est répété comme une litanie durant toute la chanson.

Alberstein a repris la mélodie d’alla fiera dell’este d’Angelo Branduardi (1976). Le son de la nouvelle chanson est fait de synthétiseurs, samplers, d’un saxophone et d’une batterie. Il est très ancré dans les années 1980. Chaque couplet reprend le précédent en ajoutant une créature ou un objet qui tue la précédente. Le chevreau est tué par un chat, lui même tué par un chien… Arrivée au bout de la chanson, Albertstein se met à se parler, se demande pourquoi elle chante Had Gadiya, ce n’est ni le printemps, ni Pessah. Dans ce nouveau couplet, elle se demande si elle a changé, elle se demande si cette folie va s’arrêter. Et c’est à ce moment qu’elle dit les vers qui finissent d’exprimer le message politique qui se profilait dès le début :

Avant j’étais un mouton, un chevreau serein,
Aujourd’hui je suis un tigre et un loup prédateur.

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Les Juifs arrivent (2014 – …)

Les juifs arrivent
Le générique des « Juifs arrivent » met en scène une préparation de brit mila. La ritournelle se termine sur un cri de bébé et une petite tâche de sang apparaît à l’écran.

Le monde doit savoir pour les Juifs arrivent (היהודים באים). Israël exporte de nombreux artistes, mais cette émission diffusée sur la télé publique, très populaire en Israël, ne sort pas vraiment du pays ou des milieux hébréophones. C’est une des satires les plus drôles, les plus intelligentes que je n’ai jamais vues. Pour en profiter vraiment, c’est bien d’avoir quelques notions de Bible et d’histoire des Juifs. Et évidemment, il faut parler hébreu. En fait, c’est un des rares moments où je me sens vraiment privilégié de parler hébreu. Cette série devrait être sous-titrée et distribuée à l’étranger, pour le plus grand bien de l’humanité.

Moïse y traite les Hébreux de peuple de merde, Noé se fait attaquer en justice pour avoir volé l’histoire du déluge aux Babyloniens, le Messie arrive et se fait traiter de gauchiste avant d’être abattu par la première famille israélienne qu’il rencontre, Dreyfus est déshonoré en se faisant casser publiquement sa baguette de pain, les nazis survivants organisent la solution finale 2 : conquérir l’Europe pour s’assurer qu’Israël n’ait aucun point à l’Eurovision… Voilà en gros. Les héros bibliques, les héros sionistes, les grands personnages de l’histoire juive sont brocardés avec un humour féroce.

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Dana Elazar-Halevi — Mission secrète No. 4, Opération Toronto [he] (2018)

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La série Mission secrète (שליתות חשאית) de Dana Elazar-Halev met en scène trois jeunes ados agents du Mossad. L’idée m’a d’abord paru un peu saugrenu, mais la série m’a été recommandée et la critique est généralement enthousiaste. Hé bien c’est à raison ! Je me suis beaucoup amusé à lire ce quatrième volet, Opération Toronto (מבצע טורונטו). L’hébreu est très accessible, le style agréable et c’est un vrai livre à suspens qui accroche ! Alors oui bien sûr, c’est parfois un peu tiré par les cheveux, mais je me suis laissé prendre par des pulps plus étranges encore alors je ne ferai pas la fine gueule. Curieusement, ça m’a donné envie de relire Fantômette et le Club des Cinq.

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Adam Tsa’ir, numéro 55, janvier 2018 — Sheleg (Neige)

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Adam Tsa’ir [he] (אדם צעיר, le jeune humain) est un journal pour les 7-11 ans qui donne envie d’avoir à nouveau 7-11 ans pour plusieurs raisons : c’est beau, c’est bien écrit, c’est intelligent, c’est ouvert sur le monde, c’est bienveillant, c’est intéressant, c’est drôle… Chaque mois, un nouveau illustrateur talentueux illustre le journal, chaque mois il y a un nouveau sujet. Bref, vous avez compris, j’ai fondu pour ce numéro sur la neige [he] illustré par Shahar Kober [en].

Un format presque carré, un papier épais de belle qualité, une jolie mise en page, l’opus commence par un éditorial imaginant Tel Aviv sous la neige, chose qui n’est pas arrivée depuis les années 1950, alors que d’autres parties du pays comme Jérusalem continuent de voir occasionnellement la neige. Bien, qu’avons-nous ensuite ?

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Avirama Golan — Peut-être qu’un écureuil viendra [he] (2017)

 

ulay_yavo_snai2Peut-être qu’un écureuil viendra  (אולי יבוא סנאי) est un livre pour enfant en hébreu d’Avirama Golan, très joliment illustré par Raaya Karas. L’histoire se déroule en suivant les jours de la semaine. Chaque jour, Éla prend avec elle à manger pour elle, ainsi qu’une noisette, parce que peut-être qu’un écureuil viendra. Chaque jour, elle rencontre un nouvel animal qui lui demande quelque chose qu’il aime manger et qu’elle n’a pas. Le jour suivant, elle prend de la nourriture pour chaque animal qu’elle a rencontré ainsi qu’une noisette, parce que peut-être qu’un écureuil viendra.

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Roei Freilich — Ma’ale ‘ashan (2014)

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Ma’ale ‘ashan (מעלה עשן, « je fume » dans le sens colère contenue) est un excellent album. Roei Freilach fait un genre de new new wave délicieuse. Cela me rappelle un peu Pony Hoax. Les paroles et le chant sont en contrepartie plus humoristiques avec un côté pince-sans-rire façon Morrissey, sauf que je trouve Morrissey plus drôle. En effet le rôle d’amant déçu, dragueur, voire harceleur de Freilich ne trouve pas grâce à mes yeux. Son hébreu est assez ampoulé et finalement sibyllin ou ambigu. C’est dommage parce que la musique est parfaite.

Je ne t’en veux pas trop Roei, parce que tu me fais danser et c’est déjà beaucoup. Mais tu aurais pu devenir un de mes chouchous sans ces défauts.

רועי פרייליך, מעלה עשן, נענע דיסר, 2014.

 

Ronit Chacham, Tamar Vereta-Zehavi — La révolte de Mon [he] (2018)

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La révolte de Mon (המרד של מון) commence par une préface où quelqu’une annonce qu’elle doit écrire l’histoire de sa famille et ce qui lui est arrivé. Mon, la narratrice, a six ans quand sa famille cherche à fuir son pays, pour échapper à la nouvelle reine autoritaire et raciste qui compte faire assassiner son père parce qu’il est noir. Durant les préparatifs précipités de la fuite, le père de Mon intime l’ordre à sa fille de ne rien dire et de ne pas pleurer. Malheureusement, au moment de partir, la mère de Mon, enceinte de jumeaux, doit accoucher. Seul le père fuit, avec leur chien Si. Choquée, Mon n’est plus un mesure de prononcer un mot, elle devient muette.

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