Maboul — Rona Kenan (2004)

Rona Kenan est peut-être la première chanteuse israélienne que l’on m’a recommandé. Je suis allé l’écouter et je n’ai rien entendu de convaincant alors. J’étais un peu surpris par l’engouement qu’elle suscitait. Enfin, ce genre de chose arrive. C’est au détour de la chaîne youtube de la radio de l’armée, Galgalatz, que je l’ai écoutée à nouveau. Juste une guitare, sa voix et un grand t-shirt blanc. J’ai fondu.

Qu’est-ce qui s’est passé ? Je ne sais pas. Je crois que c’est simplement la voix. Sa voix enveloppe, protège. Elle est tellement présente que j’ai le sentiment de pouvoir la toucher. Maboul (מבול, déluge) est une chanson parfaite, une chanson de rupture. Kenan l’a écrite à 17 ans après s’être séparée d’une amie avec qui elle était depuis deux ans. Mais les paroles qu’elle a écrites alors étaient en anglais et la chanson s’appelait Earthquake, tremblement de terre.

Continuer la lecture de Maboul — Rona Kenan (2004)

Chava Alberstein — Had Gadiya (1989)

J’ai découvert Chava Alberstein par sa chanson la plus célèbre dans la première scène du film Freezone d’Amos Gitai. Il faut quelques instants pour comprendre que c’est un début spécial, que toute la chanson va être diffusée. Alors on l’écoute, avec Nathalie Portman pleurant en gros plan. Toute la folie du conflit israélo-palestinien est condensée dans cette chanson à accumulation. Had Gadyia (un chevreau) est un chant de Pessah en araméen ici traduit en hébreu. Il ne subsiste en araméen que le début de la chanson : Dizabin abba bitre zuze / had gadiya, had gadiya  : pour deux zouzim mon père acheta / un chevreau, un chevreau  ». Ce vestige de l’original est répété comme une litanie durant toute la chanson.

Alberstein a repris la mélodie d’alla fiera dell’este d’Angelo Branduardi (1976). Le son de la nouvelle chanson est fait de synthétiseurs, samplers, d’un saxophone et d’une batterie. Il est très ancré dans les années 1980. Chaque couplet reprend le précédent en ajoutant une créature ou un objet qui tue la précédente. Le chevreau est tué par un chat, lui même tué par un chien… Arrivée au bout de la chanson, Albertstein se met à se parler, se demande pourquoi elle chante Had Gadiya, ce n’est ni le printemps, ni Pessah. Dans ce nouveau couplet, elle se demande si elle a changé, elle se demande si cette folie va s’arrêter. Et c’est à ce moment qu’elle dit les vers qui finissent d’exprimer le message politique qui se profilait dès le début :

Avant j’étais un mouton, un chevreau serein,
Aujourd’hui je suis un tigre et un loup prédateur.

Continuer la lecture de Chava Alberstein — Had Gadiya (1989)

Roei Freilich — Ma’ale ‘ashan (2014)

a4037994347_10

Ma’ale ‘ashan (מעלה עשן, « je fume » dans le sens colère contenue) est un excellent album. Roei Freilach fait un genre de new new wave délicieuse. Cela me rappelle un peu Pony Hoax. Les paroles et le chant sont en contrepartie plus humoristiques avec un côté pince-sans-rire façon Morrissey, sauf que je trouve Morrissey plus drôle. En effet le rôle d’amant déçu, dragueur, voire harceleur de Freilich ne trouve pas grâce à mes yeux. Son hébreu est assez ampoulé et finalement sibyllin ou ambigu. C’est dommage parce que la musique est parfaite.

Je ne t’en veux pas trop Roei, parce que tu me fais danser et c’est déjà beaucoup. Mais tu aurais pu devenir un de mes chouchous sans ces défauts.

רועי פרייליך, מעלה עשן, נענע דיסר, 2014.

 

Hila Ruach — rofaa ba maarav (2015)

« Une ourse grizzli m’a élevée,
Le lait d’étoiles était ma nourriture la plus chère,
La première chose que je vis des jours de ma vie et dont j’avais l’intention de me rappeler,
C’était moi. Comment pourrais-je oublier ? »
Yona Wallach — Ourse Grizzli.

a1512707431_10Le titre de l’album de Hila Ruach, rofaa ba maarav (רופאה במערב), « femme médecin à l’ouest », est-il une référence au sous-titre hébraïque de la série Docteur Queen, femme médecin, et si oui, que signifie-t-elle ? Je ne suis pas sûr de comprendre et ce n’est pas très grave. Ce qui est important, c’est de savoir que c’est un de mes albums de rock indé israélien préféré. C’est sur ourse grizzli (douba grizzlit, דובה גריזלית), un texte de Yona Wallach, que tout commence. Le poème est prononcé avec une voix détachée, soutenue par une grosse basse appuyée d’une batterie, de guitares électriques et de synthétiseurs. Je suis tombé amoureux du disque lors de ma première écoute, au moment où Hila chante « comment pourrais-je oublier » (‘aich ‘ouchal lishkoah, איך אוכל לשכוח). J’ai mis plus ou moins de temps à apprivoiser les autres pistes, mais le verdict est sans appel : cet album est un bijou.

Continuer la lecture de Hila Ruach — rofaa ba maarav (2015)

Hadas Kleinman, Aviv Bachar — Pa’am akhat (2017)

a2325760880_10

Bachar et Kleinman, duo folk voire folktronica, propose ici un album très doux, très calme, plein de mélancolie, de mal-être, de poésie. La musique triste a la délicieuse vertu de me rassurer, je recommande particulièrement celle-ci pour accompagner agréablement les insomnies. Pa’am akhat (une fois, פעמ אחת) a été enregistré durant un hiver à Berlin. L’album est à l’image des photos du duo dans l’album : en noir et blanc, sombre, dépouillé, réfléchi,  élégant, contemplatif. Les paroles sont simples, en hébreu parlé, elles évoquent la solitude, la peur, la séparation, l’éloignement.

Plus je l’écoute, plus je l’aime.

Continuer la lecture de Hadas Kleinman, Aviv Bachar — Pa’am akhat (2017)

Ron Cahlili — Hatsarfokaïm (2018)

Tsarfokaï (צרפוקאי) est un mot valise méprisant composé de Tsarfati (français, צרפתי) et Marokaï (Marocain, מרוקאי). Il désigne les Français originaires du Maghreb qui ont fait leur alya ces dernières années (environ 40 000 nouveaux migrants).

En début d’année, Ron Cahlili (רון כחלילי) a sorti pour la télé publique (כאן 11, Kan 11) un documentaire en trois volets parlant de cette alya. Le documentaire s’appelle les Tsarfokaïm (הצרפוקאים). Je suis resté collé à mon écran plusieurs soirs, revenant sur certaines rencontres, sur des conversations à bâtons rompus… Cahlili donne à réfléchir sur Israël, sur la France, sur les politiques d’accueil et d’intégration des migrants, sur le racisme et les prophéties autoréalisatrices en général. Le documentaire est un genre dont je me méfie et je suis assez étonné d’avoir eu à ce point envie de vous parler de celui-ci, d’autant que le sujet est facilement polémique. Mais voilà, j’avoue que là, je me suis pris une bonne claque.

Continuer la lecture de Ron Cahlili — Hatsarfokaïm (2018)

Ensemble Hapiyout — Arba Otiyot, chants sacrés du Maghreb occidental (2017)

Le piyout est un chant religieux juif qui ne m’a jamais attiré plus que ça. Pourtant, je suis tombé complètement amoureux de cet album de l’Ensemble Hapiyout (אנסמבל הפיות, l’ensemble du piyout, the piyut ensemble) de l’institut Ben Tzvi (un centre d’étude sur les Juifs orientaux) en partenariat avec le centre de recherche de musique juive de l’université hébraïque de Jérusalem. L’album s’intitule Arba Otyot (ארבע אותיות, quatre lettres) en référence au tétragramme sacré.

Continuer la lecture de Ensemble Hapiyout — Arba Otiyot, chants sacrés du Maghreb occidental (2017)

Talya Eliav chante Barbara et autres reflets culturels

S’intéresser à une culture, c’est parfois recevoir un miroir de la sienne. D’une certaine manière, les œuvres que j’aborde ici ne sont pas représentatives de la culture israélienne dans le sens où je me concentre sur la création israélienne en hébreu, que beaucoup d’Israéliens ou d’Israéliennes choisissent d’ignorer pour regarder des séries américaines sur Netflix ou lire des polars anglais ou suédois. Pour alimenter ce blog, je parcours les pages cultures de Haaretz et d’Id’iot Aharonot et une bonne partie de leurs articles sont consacrés à des créations internationales, majoritairement occidentales et plus particulièrement américaines.

Cependant, la France est encore présente, dans des traductions littéraires, grâce à quelques films, et encore grâce à ses chanteurs et chanteuses de la génération passée. J’ai ainsi plusieurs fois écouté Brassens, le vendredi après-midi sur la radio de l’armée. Mais je suis vraiment tombé des nues en découvrant le travail de Talya Eliav et ses traductions de Barbara en hébreu.

Continuer la lecture de Talya Eliav chante Barbara et autres reflets culturels

Neta Weiner — Bizchout HaShiva (2016)

a3758666714_10

Cela fait six mois que je veux écrire un mot sur ce joli album solo de Neta Weiner, membre du tonitruant et contestataire System Ali. Je n’arrive pas à écrire ce mot parce que je bloque sur les textes. Je n’arrive pas à comprendre de quoi il parle. Il y a des mots partout, le vocabulaire est riche et le sens n’est pas forcément très clair. Quand il présente lui-même son album intitulé  Bizchout HaShiva (בזכות השיבה), « grâce au retour », il le présente comme un album sur tous les retours en général jusqu’au retour chez sa mère… Moi, quand je l’écoute, j’ai l’impression de me retrouver dans une petite ville de l’Europe de l’est à manger des apfelstrudels, avec les cosaques et l’odeur du feu qui se rapprochent. Ce mec me tue, il est génial, il faut que vous découvriez son mélange hip-hop-cabaret-klezmer-electro.

Continuer la lecture de Neta Weiner — Bizchout HaShiva (2016)

Rachel, HaHalonot HaGvo’im — Zemer Nougue

Durant le Yishouv, s’est construit en Palestine ottomane puis mandataire la culture de l’homme nouveau qui devait sortir du sable de Tel Aviv et effacer le souvenir du Juif faible et persécuté. La création de cette culture est un mélange de rejet et de réappropriation : rejet des cultures et langues de la diaspora, développement d’une nouvelle langue à partir de l’hébreu biblique et mishnique, création d’une nouvelle littérature. Le chant hébreu est ainsi constitutif de cette nouvelle identité créée par les sionistes de la 2e et 3e alyah. La poétesse Rachel (1890-1931) s’inscrit dans ce mouvement. La tuberculose l’empêcha de se consacrer à l’idéal agricole auquel elle se destinait en Palestine, mais elle devint une des figures les plus marquantes de la nouvelle littérature hébraïque.

Continuer la lecture de Rachel, HaHalonot HaGvo’im — Zemer Nougue