Yishaï Sarid — Le troisième temple ([he] 2015, [fr] 2018)

Ouah, pensai-je en découvrant le concept du livre. Ouah, me dis-je à chaque page. Ouah. Le troisième temple, ou encore plus simplement en hébreu, « le troisième » (hashlishi,השלישי)… Voilà un roman qui décoiffe. Un roman d’anticipation, une dystopie. C’est un 1984 sioniste religieux, un Daech juif fictionnel.

Le livre commence par la préface de l’éditeur scientifique : lors de la conquête du royaume de Judée, la 2e armée captura le prince Yehonathan, fils du roi Yehoaz. Pendant son emprisonnement à Jaffa, il écrivit le texte présenté dans ce livre, source exceptionnelle pour l’étude de royaume de Judée et de la fondation du troisième temple avant leur destruction.

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Itamar Orlev — Voyou (2015 [he], 2018 [fr])

Lors de la rentrée littéraire 2018, Parutions.com me contacta pour me proposer de chroniquer Voyou d’Itamar Orlev (בנדיט מאת איתמר אורלב). Ce livre était passé sous mon radar et avait l’air très intéressant, j’acceptai avec joie. Je contactai au même moment l’éditeur israélien, Am Oved, pour obtenir la version hébraïque. Ce lundi, ma chronique sortit chez Parutions.com, je vous invite à aller lire ce compte rendu de l’histoire passionnante de Tadek qui va retrouver en Pologne son père mourant. Toute la famille avait fui il y a plus de 20 ans ce père violent et alcoolique en émigrant en Israël. Le roman est absolument génial et basé sur des faits réels : la vie d’Ami Tadeusz Drozd, monteur et réalisateur israélien.

Une partie de cette chronique dut être coupée pour rentrer dans le cadre éditorial de Parutions.com. Je vous livre ici en supplément une partie assez critique vis-à-vis de la traduction française. Attention cependant, c’est une bonne traduction qui vous fera profiter de ce livre, je ne pointe ici que quelques regrets qui sont en grande partie liés au fait que je n’aime pas l’école de traduction de Laurence Sendrowicz, qui réécrit énormément pour gommer la langue originale. Je crois au  contraire qu’il faut laisser les autres langues influencer le français. Enfin, même si je trouve que Sendrowicz réécrit trop, je reconnais qu’elle le fait avec talent.

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Pardon de poser la question

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Pourquoi es-tu gros ?
Ça t’est arrivé de connaître personnellement des terroristes ?
Qu’est-ce que tu vois ? Les Ténèbres ?
Combien de temps il te reste à vivre ?
Tu es juif ?
Tu imagines ta conjointe avec quelqu’un d’autre ?
Tu entends des voix ?

Pardon de poser la question (סליחה על השאלה, littéralement : pardon pour la question) est une émission de la télé publique israélienne (Kan, כאן) qui reprend le concept de « You can’t ask that [en] ». Le but de l’émission est de démonter des stéréotypes en donnant la parole à ceux qui les subissent. Le public envoie des questions à la chaîne sur une catégorie de personnes discriminées ou victimes de préjugés (homosexuels, transgenres, handicapés, jeunes, vieux, gros…). Les questions, la plupart politiquement incorrectes, sont ensuites lues par des gens issus de ladite catégorie. Ils les découvrent au fur et à mesure et y répondent. Le ton est souvent humoristique, les intervenants peuvent être agacés par les questions, mais ils sont rarement durs et répondent patiemment.

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Au revoir Acre — Ala Hlehel [ar, he] (2018)

En 1799, Napoléon assiège Saint-Jean d’Acre en Palestine ottomane. La ville est tenue par un vieux gouverneur expérimenté et cruel : Ahmad Pacha El-Jezzar (« le boucher »). Après 62 jours de siège, Napoléon lève le camp. C’est la fin de sa progression meurtrière au Proche-orient. Au revoir Acre est un roman génial qui s’appuie sur le siège d’Acre pour nous raconter une histoire passionnante. J’ai tourné les pages avec avidité jusqu’à la fin du roman.

Ala Hlehel est un auteur palestinien, citoyen d’Israël, originaire du nord du pays. Son roman est écrit en arabe standard pour le texte et en dialecte arabe de la région et de l’époque pour les dialogues. Je ne lis malheureusement pas l’arabe, alors je me suis tourné vers l’excellente version hébraïque du roman traduit par Ioni Mendel. Pour ceux qui ne lisent aucune de ces deux langues, une traduction vers le français est en cours de réalisation et devrait sortir prochainement chez Actes Sud.

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Yonatan Berg — Donne moi encore cinq minutes (2015 [he], 2017 [fr])

Donne moi encore cinq minutes suit séparément deux jeunes hommes, deux anciens amis issus de la même colonie en Cisjordanie. Nationaliste et religieuse, la colonie est accolée à un village arabe. Après son service militaire, Yoav quitta la colonie, s’éloigna de la religion et parti faire des études de cinéma à Tel Aviv. Bnaya y resta, y fonda une famille et enseigne dans la Yeshiva qui y est attachée. Lors d’une rave party, Yoav fait un bad trip et revit un traumatisme de son service militaire. Il est hanté par les visages morts d’un de ses camarades et du jeune Palestinien qu’ils étaient censés arrêter. Bnaya vit des temps difficiles avec sa femme, alors que la colonie est menacée d’expulsion et qu’un de ses voisins se fait harceler par des jeunes de la colonie. Yoav et Bnaya entament séparément une réflexion sur eux-mêmes, sur la vie qu’ils mènent, sur leur passé et leur avenir.

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Amir Gutfreund — Les gens indispensables ne meurent jamais (2000)

Notre Shoah. C’est le titre en hébreu. À la première édition du festival Lettre d’Israël, lors d’une rencontre entre traductrices, Laurence Sendrowicz déclara quelque chose comme « Shoah shelanou (שואה שלנו), notre Shoah, c’est intraduisible en français ». Vraiment ? Tout au long du livre je me suis posé la question. Shoah shelanou. Notre Shoah. La Shoah qui est à nous. Notre Shoah à nous. Je le retourne dans tous les sens. Peut-être qu’en hébreu, shelanou, littéralement « notre » et encore plus littéralement « qui est à nous », revêt un caractère plus intime qu’en français. C’est durant cette table ronde de traductrices que j’ai entendu ce titre pour la première fois. Shoah shelanou. J’ai souri en l’entendant. C’est curieux, c’est inattendu. Shelanou a peut-être un caractère plus affectueux qu’en français. Shoah shelanou. Notre chère Shoah ? Shoah shelanou, notre Shoah. Quelque subtile que soit la différence, « Notre Shoah » reste un titre curieux. Que se cache-t-il derrière ce titre ? Qui est ce « nous » ? La pertinence du titre est évidente à chaque ligne du texte. Les gens indispensables ne meurent jamais, le titre choisi pour la version française, hé bien je ne suis pas bien sûr d’en avoir compris le sens. J’aurais traduit Notre Shoah.

Notre Shoah, c’est celle d’Amir et d’Efi, enfants de survivants en Israël, qui observent avec plein de curiosité leurs parents, leurs grands-parents et tous les gens du quartier d’un de leurs grands-pères. Qui sont ces petits vieux étranges ? Derrière le silence, les comportements étranges et les crises, les enfants sentent tout le poids de la Shoah. Ils veulent savoir ce qui est arrivé aux adultes, mais ils n’ont pas l’âge. Tous refusent de leur dire ce qu’ils ont vécu. Ils récupèrent des bribes de la Shoah de chaque survivant, se documentent, essayent de reconstituer le puzzle. Leur Shoah, c’est l’obsession qu’ils ont de comprendre ce qui est arrivé à leur famille, de découvrir ce qu’on refuse de leur dire.

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Les Juifs arrivent (2014 – …)

Les juifs arrivent
Le générique des « Juifs arrivent » met en scène une préparation de brit mila. La ritournelle se termine sur un cri de bébé et une petite tâche de sang apparaît à l’écran.

Le monde doit savoir pour les Juifs arrivent (היהודים באים). Israël exporte de nombreux artistes, mais cette émission diffusée sur la télé publique, très populaire en Israël, ne sort pas vraiment du pays ou des milieux hébréophones. C’est une des satires les plus drôles, les plus intelligentes que je n’ai jamais vues. Pour en profiter vraiment, c’est bien d’avoir quelques notions de Bible et d’histoire des Juifs. Et évidemment, il faut parler hébreu. En fait, c’est un des rares moments où je me sens vraiment privilégié de parler hébreu. Cette série devrait être sous-titrée et distribuée à l’étranger, pour le plus grand bien de l’humanité.

Moïse y traite les Hébreux de peuple de merde, Noé se fait attaquer en justice pour avoir volé l’histoire du déluge aux Babyloniens, le Messie arrive et se fait traiter de gauchiste avant d’être abattu par la première famille israélienne qu’il rencontre, Dreyfus est déshonoré en se faisant casser publiquement sa baguette de pain, les nazis survivants organisent la solution finale 2 : conquérir l’Europe pour s’assurer qu’Israël n’ait aucun point à l’Eurovision… Voilà en gros. Les héros bibliques, les héros sionistes, les grands personnages de l’histoire juive sont brocardés avec un humour féroce.

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Ronit Chacham, Tamar Vereta-Zehavi — La révolte de Mon [he] (2018)

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La révolte de Mon (המרד של מון) commence par une préface où quelqu’une annonce qu’elle doit écrire l’histoire de sa famille et ce qui lui est arrivé. Mon, la narratrice, a six ans quand sa famille cherche à fuir son pays, pour échapper à la nouvelle reine autoritaire et raciste qui compte faire assassiner son père parce qu’il est noir. Durant les préparatifs précipités de la fuite, le père de Mon intime l’ordre à sa fille de ne rien dire et de ne pas pleurer. Malheureusement, au moment de partir, la mère de Mon, enceinte de jumeaux, doit accoucher. Seul le père fuit, avec leur chien Si. Choquée, Mon n’est plus un mesure de prononcer un mot, elle devient muette.

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Dorit Rabinyan — Une chatte et un lièvre échangent leurs maisons [he] (2018)

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« Tu fais quoi ce week end, le lièvre ?
— Salut la chatte. Rien du tout, tu as une idée ?
— J’ai pensé que peut-être… Nous pourrions échanger nos maisons ?
— Émanger nos chaisons ?
— Juste un jour ou deux…
— C’est une proposition géniale !
— Un peu séparément puis un peu ensemble…
— Super !
— À la ville tu feras le touriste, et moi je serais invitée à la campagne.  »

Le début de l’histoire est dans le 4e de couverture que je viens de traduire. Au début du livre, la chatte et le lièvre se lèvent chacun de leur côté, l’une à la ville, l’autre à la campagne et ils se préparent déjà à partir l’un chez l’autre.

Une chatte et un lièvre échangent leurs maisons (חתולה וארנבון מחליפים בתים) est un livre pour enfants écrit par Dorit Rabinyan et illustré par David Hall. Pardon. Une chatte et un lièvre échangent leurs maisons est un MAGNIFIQUE livre pour enfant écrit tout en poésie par Dorit Rabinyan et illustré superbement par David Hall. Je voulais le lire parce qu’il était de Dorit Rabinyan, je ne m’attendais pas à tomber sur une telle merveille.

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