Y. Meir, M. Wilensky, Sh. Damari — Hora Mamtera (1952)

« L’allégresse d’un flux dans le tuyau
Des tuyaux — les artères du Negev
C’est la route du psaume
Du robinet à la motte de terre
Les eaux monteront des abysses.
»

Je n’étais pas tout à fait prêt à encaisser l’existence de Hora Mamtera (הורה ממטרה), la hora de l’arroseur. C’est une chanson propagandiste vouée au génie agricole sioniste, en particulier les cultures dans le désert. Elle est constituée d’un texte assez mauvais de Yehi’el Mar [he] sur une mélodie de Moshe Wilensky [he]. C’est une hora, une danse d’Europe centrale devenue traditionnelle en Israël. Avec un orchestre et un chœur, elle est exécutée par la célèbre chanteuse yéménite Shoshana Damari, « l’Édith Piaf israélienne ». Le kitsh et le ridicule sont appuyés par la force et le sérieux de Damari.

« La pompe annonce le pain !
Negev, Negev, qu’est-ce qui est hydraté ?
Negev, des arroseurs sur toi ! »

« Tourne ! Tourne ! Tourne l’arroseur ! Hé ! »

La hora est une ronde, ici bien soulignée par l’injonction au mouvement circulaire dans les paroles.

Shoshana Damari avec Moshe Wilensky en 1964 (Source : NLI)

« Tourne tourne l’arroseur
Disperse des perles de lumière
Tourne et asperge d’eau !
L’arbre applaudira sur le boulevard
La terre donnera ses fruits
Là où il n’y a pas de pluie du ciel »

Ho là là. Et ce n’est pas fini.

« Tout l’espace sera traqué
Des tuyaux propageront le réseau
Et voici un signe et un augure
Dans les gouttes apparaît un arc-en-ciel
Alliance de la fleur et du champ
Alliance de l’arc-en-ciel et du chanteur
Arroseur, ton chant est un poème
Chantez sans fin ! »

Fichtre. Ma traduction littérale accentue sans doute le ridicule du texte. Je le trouve lourd et prétentieux de toutes façons. De plus, le vocabulaire et la syntaxe sont archaïques, c’est une horreur à lire et à traduire. Alors pourquoi je vous l’inflige ? Parce que je n’arrête pas d’écouter cette chanson depuis plusieurs semaines. On croirait une ode soviétique au progrès et au travail agricole. Israël est alors après tout, un État monté et tenu par des socialistes.

Cela dit, la vraie raison pour laquelle je vous parle de cette chanson, c’est qu’elle me fait penser à ma maman. Si mon entourage fut surpris par mon engouement soudain pour Israël, j’appris aussi des choses étonnantes sur mes proches. Ma mère me confia qu’étant jeune elle avait soutenu le sionisme avec ferveur et qu’il avait été tendance dans sa génération d’aller faire du volontariat dans les kibbutzim. Étonné, je lui demandais pourquoi, elle me répondit : «  ils faisaient pousser des plantes dans le désert ». Cela semble avoir suscité une grande admiration à l’époque, et c’est ce dont parle cette chanson, sortie quelques années après sa naissance.

Le texte chante la construction en cours d’un réseau d’adduction d’eau du Yarkon au Negev. Le but était d’irriguer le sol du désert pour y faire des plantations. C’était un des gros dadas de Ben Gurion. Il était de la génération qui était venue en terre d’Israël pour se lancer dans l’agriculture, comme les grands-parents de Meir Shalev ou la poétesse Rachel. Mais en plus, il voulait exploiter le désert. Quand il n’était plus au pouvoir, il vivait à Sde Boker, un kibbutz dans le Negev. Cette politique ambitieuse suscita l’admiration de beaucoup de gens, et c’est encore le cas aujourd’hui.

Ben Gurion faisant sa promenade dans le Negev (Source : Mia)

Récemment, je fis écouter cette chanson à ma mère en lui expliquant les paroles. Elle ria et dit que cela ressemblait à de la propagande communiste. Je lui demandai à quel moment elle cessa d’avoir pour Israël l’admiration et le soutien inconditionnel qu’elle avait plus jeune. Sans hésiter, elle me répondit : la première Intifada. Cet événement fut, comme pour beaucoup d’autres, sa prise de conscience de la misère dans laquelle l’État d’Israël maintenait les Palestiniens.

Cette chanson évoque pour moi notre naïveté perdue vis-à-vis d’Israël, mais aussi vis-à-vis des espoirs de l’époque, comme le productivisme agricole : la chanson laisse entendre que tout l’espace sera exploité. La prédiction joyeuse semble aujourd’hui bien amère alors que nous assistons à la disparition progressive et inéluctable de tout espace sauvage dans le monde comme en Israël (je vous recommande au passage les articles en hébreu de Zafrir Rinat dans Haaretz).

Cette chanson me fait penser à beaucoup de choses passées ou présentes. Elle vient de l’époque qui m’attire le plus, dont les valeurs me parlent le plus. J’ai sans doute une certaine nostalgie pour elle, malgré ses nombreux défauts, du mépris des mizrahim au rouleau-compresseur idéologique. On oublie de plus en plus ce passé socialiste et cette passion agricole avec l’engouement pour la « Start up nation » et toutes les années de règne de Netanyahu. La gauche israélienne qui a monté le pays n’existe plus politiquement. Les Kibbutzim eux-mêmes sont devenus capitalistes (regardez à ce propos le joli film Beautiful Valley). Le génie agricole israélien reste une part importante de la communication et de la diplomatie de l’État juif. Il est employé par exemple avec plus ou moins de succès pour s’attirer les faveurs de pays en développement. Cela dit, il est improbable qu’une chanson comme celle-ci sorte et devienne populaire de nos jours. Non. Quand aujourd’hui un chanteur yéménite chante avec succès la gloire du pays, ça donne ça :

« Mettons tous nos problèmes de côté
Et ensemble nous leur apprendrons un par un
Que ce qui parle aux Israéliens
C’est des basses avec des trilles. »

Oui, je sais, cette légèreté est aussi une forme de progrès. Il n’empêche que j’ai un peu de nostalgie pour l’époque où l’on chantait le mérite des arroseurs dans le désert.

« Que soient pleins d’allégresse désert et terre aride, que la steppe exulte et fleurisse ; comme l’aspholède » Ésaïe, 35:1. (traduction du manuel d’hébreu avancé de l’asiathèque)

יְשֻׂשׂוּם מִדְבָּר וְצִיָּה וְתָגֵל עֲרָבָה וְתִפְרַח כַּחֲבַצָּלֶת. ישעיה ל״ה פסוק א.

Références [he]

Publié par

Nicolas Legrand

J'aime beaucoup la clarinette et l'hébreu. Parfois, je fais de l'informatique en bibliothèque.

2 réflexions au sujet de “Y. Meir, M. Wilensky, Sh. Damari — Hora Mamtera (1952)”

    1. לא חושבת שזה סוריאליסטי, בעיני קצת צוחק על הרצינות של שירים כאלה (כמו הורה ממטרה..). ומתייחס לחיבור של צבא עם חקלאות וחיי קיבוץ, שזה מה שעשה הנח״ל. בשיר מתואר הסמל של הנח״ל, אני חושבת, שיש בו שיבולים וחרב (וגם מגל). שני האחים שלי היו נחלאים 🙂 (=חיילים בנח״ל). השיר נכתב במקור ללהקת הנח״ל, ואחר כך שרו אותו החמודים מכוורת, שבאו רובם משם, מלהקת הנח״ל.
      נח״ל:
      https://he.m.wikipedia.org/wiki/נוער_חלוצי_לוחם

      Envoyé de mon iPhone

      >

      J'aime

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