Avrom Reyzen — L’homme qui causa la chute du temple (2018)

Et voilà, le centre d’intérêt de ce blog s’éloigne un peu d’Israël et de l’hébreu pour s’intéresser aussi à une autre langue juive et sa littérature. Voici le premier livre que j’ai lu en yiddish : L’homme qui causa la chute du temple d’Avrom Reyzen (דער ייִד וואָס האָט חרובֿ געמאַכט דעם טעמפּל פֿון אַבֿרהם רייזען) sorti en 2018 dans la collection yiddish-minibilingues de la Bibliothèque Medem. La traduction est de Nadia Déhan-Rotschild

Qu’est-ce que j’aurais aimé avoir un tel recueil quand je m’initiais à la littérature hébraïque ! Je dus pendant longtemps promener deux livres pour lire côte à côte l’original et sa traduction. L’horreur. Ici, c’est parfaitement calibré pour les débutants : c’est beau, c’est bien, c’est court.

Ce livre est un petit bijou, on sent qu’il est fait par des gens qui aiment les livres. C’est un petit in-octavo avec un joli gabarit qui laisse respirer le texte. Il est fait de trois cahiers cousus et collés à une couverture souple simple et élégante. Texte original et traduction sont parfaitement alignés l’un en face de l’autre avec les mêmes hauteurs de ligne. Même le gris des caractères latins et hébraïques sont proches, c’est dire la qualité de la mise en page et du choix des fontes. Et tout ça pour seulement cinq euros. C’est cadeau. Je ne sais pas si on peut l’acheter ailleurs qu’à la maison de la culture yiddish, sa maigre distribution semble être sa seule faiblesse.

Bien, parlons un peu de l’auteur et du contenu. Je vais résumer maladroitement ce que j’ai appris en lisant l’excellente préface du livre écrite par Tal Hever-Chybowski.

Avrom Reyzen naquit en 1876 à Koidenov, aujourd’hui en Biélorussie. Il reçut une éducation traditionnelle, mais son père, inspiré par la haskala, les lumières juives, lui enseigna l’hébreu, l’allemand et le russe. Il écrivit son premier poème à neuf ans et ne cessa d’écrire toute sa vie. Il est surtout connu pour ses nouvelles et sa poésie. Il collabora à de nombreux journaux et en créa au moins autant. Il vécut et voyagea beaucoup en Europe avant de s’établir à New York au début de la Première Guerre mondiale. Ce fut un contributeur régulier du Forverts, le journal yiddishophone toujours en activité. Après avoir voué sa vie à défendre la littérature yiddish, il mourut aux États-Unis d’Amérique en 1953.

Dans Yiddish Haïnt, le podcast de la maison de la culture yiddish, Nadia Déhan-Rotschild s’émerveille de l’énorme sympathie qu’avait pour lui son public et de la tristesse que provoqua sa mort. Elle cite aussi Gide « on ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments » en disant qu’Avrom Reyzen était la preuve du contraire. C’est vrai. Son œuvre est pleine d’empathie et de bienveillance, tout en étant très agréable à lire.

Le livre propose neuf nouvelles pour témoigner de la diversité de l’auteur :

  • Ça branle !  עס שאָלק זיך, Es sholk sikh ;
  • Dans la rue, אין גאַס, In gas ;
  • Sur l’herbe verte, אויפֿן גרינעם גראָז, Oyfn grinem groz ;
  • Le reclus, דער פּרוש, Der poresh ;
  • Le prolétaire, דער פּראָלעטאַריער, Der proletarier ;
  • Ma mère : propos d’un ouvrier, מייַן מאַמע: דערציילט פֿון אַן אַרבעטער, Mayn mame: dertseylt fun an arbeter ;
  • Le socialiste d’autrefois, דער אַמאָליקער סאָציאַליסט, Der amoliker sotsialist ;
  • L’homme qui causa la chute du temple, דער ייִד וואָס האָט חרובֿ געמאַכט דעם טעמפּל, Der yid vos hot khorev gemakht dem templ.

On y retrouve les conditions de vie misérables ou prosaïques de l’Europe de l’est, l’arrivée du socialisme dans les milieux traditionnels et finalement l’assimilation aux États-Unis d’Amérique, comme dans la dernière nouvelle. C’est celle-ci qui donne son titre au livre en faisant une référence humoristique à la chute du temple au premier siècle. Ce ne sont pas des textes faits de tension ou d’action, mais d’êtres humains, d’ambiances, de détails et d’humour. On a l’impression de respirer les différentes époques décrites. On voit les héros surgir sous nos yeux plus vrais que nature. C’est merveilleux à lire.

Je ne vais pas trop chipoter la traduction vu mon niveau bien faible en yiddish. Elle est d’ailleurs en générale très bonne. Elle utilise cependant parfois un système de réécriture qui gomme certaines spécificités. Par exemple le titre dans une traduction plus littérale donnerait : Le Juif qui fit la ruine du temple. Dans un contexte juif, « juif » en yiddish (ייִד, yid) se traduit par « homme ». Cela semble être une règle bien admise de la traduction depuis le yiddish. Ça rappelle presque les règles de traduction du latin où « Imperator » devient « général en chef » et « Princeps », « Empereur ». On noierait dans la confusion une multitude de gens qui croient bien faire en leur demandant de faire autrement. Moi je persiste à penser qu’on y perd un peu en sens. D’ailleurs, dans les fictions israéliennes on trouve des personnages yiddishophones qui utilisent le mot « juif » avec les mêmes fréquences ou sens qu’en yiddish, différents de l’usage habituel en Israël (en particulier le personnage de Shulem Shtisel dans Shtisel, et dans une moindre mesure celui de grand-père Yossef dans Les gens indispensables ne meurent jamais). Cela dit, la traduction est excellente, j’ai lu des bilingues beaucoup plus ésotériques où le lien entre les deux textes est parfois confus. Pas de ça ici, on est en général très proche de l’original

Il y a encore trois autres livres dans cette collection yiddish minibilingues, j’ai prévu de les lire cette année, avant de m’attaquer directement aux œuvres originales. Je suis ravi, la lecture de ce livre me confirme ce que j’espérais : la littérature yiddish est un trésor de beauté et d’émotion.

Publié par

Nicolas Legrand

J'aime beaucoup la clarinette et l'hébreu. Parfois, je fais de l'informatique en bibliothèque.

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