Yishaï Sarid — Le troisième temple ([he] 2015, [fr] 2018)

Ouah, pensai-je en découvrant le concept du livre. Ouah, me dis-je à chaque page. Ouah. Le troisième temple, ou encore plus simplement en hébreu, « le troisième » (hashlishi,השלישי)… Voilà un roman qui décoiffe. Un roman d’anticipation, une dystopie. C’est un 1984 sioniste religieux, un Daech juif fictionnel.

Le livre commence par la préface de l’éditeur scientifique : lors de la conquête du royaume de Judée, la 2e armée captura le prince Yehonathan, fils du roi Yehoaz. Pendant son emprisonnement à Jaffa, il écrivit le texte présenté dans ce livre, source exceptionnelle pour l’étude de royaume de Judée et de la fondation du troisième temple avant leur destruction.

On recolle rapidement les morceaux en lisant le texte du prince : alors qu’il avait trois ans, Haïfa et Tel Aviv furent atomisées à quelques minutes d’écarts. Dans la panique, son père, Yehoaz, prit le contrôle de l’armée israélienne et chassa les « Amalécites » au-delà du Jourdain (les Arabes sont presque exclusivement désignés par le nom de la tribu ennemie d’Israël dans la Bible). Yehoaz détruisit ensuite les mosquées du mont du temple, retrouva l’arche de l’alliance, refonda le temple et le royaume de Judée. Yehoaz devint roi et grand prêtre d’une nouvelle théocratie autoritaire et totalitaire. Je ne vous en dis pas plus sur l’intrigue, normalement vous êtes déjà parti l’acheter à votre librairie de quartier.

Le narrateur de l’histoire, Yehonathan, est véritablement passionnant. Prêtre dévot et appliqué, infirme, subjugué par son père, il est entièrement dédié au service du temple et à ses sacrifices. Yehonathan est fascinant par ses doutes et convictions, ses vanités et humilités, ses actions et inactions. On est autant absorbé par l’histoire ahurissante de ce nouveau royaume que par la personnalité complexe de celui qui la raconte.

La langue est merveilleuse. Le texte est court, je m’attendais à le lire vite. Ha ha… Non. L’hébreu y est horriblement dur. Yehonathan est prêtre et fils du roi et grand-prêtre. Il a reçu une très bonne éducation et s’exprime de manière distinguée. Tout en restant de l’hébreu moderne, écrit en prose, le livre prend l’allure d’un livre biblique. La numérotation des courts chapitres en lettres hébraïques appuie cette sensation. Fait amusant, la section 111 s’écrit « קיא », qui veut aussi dire « vomi » en hébreu. Et bien figurez-vous que mon estomac s’est particulièrement resserré à partir de cette section.

Expulsion des Arabes, application de la halakha… On croirait voire s’appliquer un programme néosioniste religieux façon Meir Kahane. Fondateur extrémiste du Kach et de la Jewish League of Defense (la Ligue de Défense Juive française en est héritière), les théories d’extrême droite du rabbin ultra-nationaliste continuent d’inspirer les courants sionistes les plus détestables. La refondation du temple n’était pas un point central de son programme, mais un de ses acolytes, Israel Ariel a crée L’institut du Temple dont c’est le but avoué. Israel Ariel chercha aussi à recréer le Sanhédrin.

Le Lehi fit de la reconstruction du temple son 18e et dernier « principe de renaissance ». Dans une moindre mesure, Haliba [en] soutenue par Yehuda Glick (membre de la 20e Knesset pour le Likkud) veut faciliter l’accès des Juifs au mont du Temple et y permettre la prière pour les nons-musulmans. Ces idées paraissent illusoires tant le moindre petit changement au statu quo provoque des levées de bâtons ou des violences. Dans un contexte post-apocalyptique et totalitaire, la construction d’un troisième temple paraît plus réaliste que dans les remous amers de l’occupation de la vieille ville de Jérusalem. Vivrons-nous encore cinquante ans de cohabitations et violences en demi-teinte ou y aura-t-il un tel déclic qui provoquera une nouvelle catastrophe ?

Ce lieu saint, plus qu’aucun autre, me désespère. Je crois que c’est un des rares endroits de la terre d’Israël que je n’ai pas envie d’aller voir.

Le troisième temple de Yishaï Sarid est un cauchemar très réussi, fin, intelligent et cruel. C’est une descente aux enfers, une descente au pas majestueux, lent et décidé. Le pas de ceux qui provoquent eux-mêmes leur chute.

Références

Yishaï Sarid, Le troisième temple, trad. Rosie Pinhas-Delpuech, Actes Sud, 2018. ISBN : 978-2-330-09262-7.

ישי שריד, השלישי, עם עובד, 2015. מסת״ב: 978-965-13-2512-0.

Publié par

Nicolas Legrand

J'aime beaucoup la clarinette et l'hébreu. Parfois, je fais de l'informatique en bibliothèque.

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