Itamar Orlev — Voyou (2015 [he], 2018 [fr])

Lors de la rentrée littéraire 2018, Parutions.com me contacta pour me proposer de chroniquer Voyou d’Itamar Orlev (בנדיט מאת איתמר אורלב). Ce livre était passé sous mon radar et avait l’air très intéressant, j’acceptai avec joie. Je contactai au même moment l’éditeur israélien, Am Oved, pour obtenir la version hébraïque. Ce lundi, ma chronique sortit chez Parutions.com, je vous invite à aller lire ce compte rendu de l’histoire passionnante de Tadek qui va retrouver en Pologne son père mourant. Toute la famille avait fui il y a plus de 20 ans ce père violent et alcoolique en émigrant en Israël. Le roman est absolument génial et basé sur des faits réels : la vie d’Ami Tadeusz Drozd, monteur et réalisateur israélien.

Une partie de cette chronique dut être coupée pour rentrer dans le cadre éditorial de Parutions.com. Je vous livre ici en supplément une partie assez critique vis-à-vis de la traduction française. Attention cependant, c’est une bonne traduction qui vous fera profiter de ce livre, je ne pointe ici que quelques regrets qui sont en grande partie liés au fait que je n’aime pas l’école de traduction de Laurence Sendrowicz, qui réécrit énormément pour gommer la langue originale. Je crois au  contraire qu’il faut laisser les autres langues influencer le français. Enfin, même si je trouve que Sendrowicz réécrit trop, je reconnais qu’elle le fait avec talent.

Voyou contient sans doute le plus gros taux de « fils de pute » de la littérature hébraïque. Les « fils de pute » sont souvent devenus en français des « enfoirés », des « putain de… ». Ironiquement, il arrive à Sendrowicz de placer un « fils de pute » à un endroit où l’original mettait autre chose. « Fils de pute » est utilisé dans la version originale en interjection, en attribut du sujet et même en adjectif ! Malheureusement, tous les « Russes fils de putes», « communistes fils de putes » et « Allemands fils de putes » sont devenus des « putain de Russes », « putain de communistes » et « putain d’Allemands ». Cela fait du bien à la syntaxe française d’être un peu tordue de temps en temps, et dans ce cas on ne l’aurait pas tordue tant que ça.

Sendrowicz gomme parfois des effets de style qui sont pourtant possibles en français. Un passage que l’on peut traduire littéralement par : « Pendant trois mois on m’a torturé, fils de putes. Je ne leur ai rien dit. » est devenu « Ces fils de pute m’ont torturé pendant trois mois, mais je n’ai rien dit ». La parataxe de la version originale, pourtant adaptée au langage parlé, est abandonnée dans la traduction qui réorganise tout en ajoutant du liant entre les mots. On y perd une nuance : en mettant le complément circonstanciel de temps en premier dans la version originale, le père de Tadek insiste sur la durée de son calvaire.

Prise dans sa réécriture, Sendrowicz va parfois trop loin. L’exemple le plus extrême donne littéralement :

« Il se tut à nouveau.
“Et comment ça s’est terminé ?” »

Ce court passage avec un élément de dialogue est devenu : « Voyant qu’il ne semblait pas avoir l’intention de continuer, je lui ai demandé comment ça c’était terminé, leur fuite. ». Sendrowicz prend beaucoup de précautions pour que le lecteur comprenne bien ce qui se passe, parfois trop, comme ici.

Bref, ces détails mis à part, n’hésitez pas à lire ce livre en français si vous ne connaissez pas l’hébreu : vous serez soufflé.

Références

Itamar Orlev, Voyou, traduction Laurence Sendrowicz, Seuil, 2018. ISBN : 978-2-02-136579-5.

איתמר אורלב, בנדיט, עם עובד, 2015. מסת »ב: 978-965-13-2504-5.

Publié par

Nicolas Legrand

J'aime beaucoup la clarinette et l'hébreu. Parfois, je fais de l'informatique en bibliothèque.

2 réflexions au sujet de “Itamar Orlev — Voyou (2015 [he], 2018 [fr])”

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