Pardon de poser la question

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Pourquoi es-tu gros ?
Ça t’est arrivé de connaître personnellement des terroristes ?
Qu’est-ce que tu vois ? Les Ténèbres ?
Combien de temps il te reste à vivre ?
Tu es juif ?
Tu imagines ta conjointe avec quelqu’un d’autre ?
Tu entends des voix ?

Pardon de poser la question (סליחה על השאלה, littéralement : pardon pour la question) est une émission de la télé publique israélienne (Kan, כאן) qui reprend le concept de « You can’t ask that [en] ». Le but de l’émission est de démonter des stéréotypes en donnant la parole à ceux qui les subissent. Le public envoie des questions à la chaîne sur une catégorie de personnes discriminées ou victimes de préjugés (homosexuels, transgenres, handicapés, jeunes, vieux, gros…). Les questions, la plupart politiquement incorrectes, sont ensuites lues par des gens issus de ladite catégorie. Ils les découvrent au fur et à mesure et y répondent. Le ton est souvent humoristique, les intervenants peuvent être agacés par les questions, mais ils sont rarement durs et répondent patiemment.

La mise en scène est très calibrée, un champ large montre au début l’ensemble du studio qui comprend l’endroit où les entretiens ont lieu : un tabouret devant un drap blanc. En tout, une petite dizaine de personnes sont interrogées, une ou deux à la fois. L’ensemble des entretiens est mélangé dans le montage. Les réalisateurs n’hésitent pas à monter les différents discours des uns après les autres pour les faire se répondre.

Ce matériel n’est pas à même de convaincre quelqu’un d’acquis à ces préjugés : il pourra reprocher à l’émission d’être trop montée, d’être trop bien intentionnée, de ne s’appuyer que sur des anecdotes de quelques personnes… Et puis c’est sans doute trop bien pensant ou bienveillant pour ceux qui aiment tenir des propos agressifs ou haineux. Ce n’est pas grave, ça fait du bien de la regarder et c’est à même de faire réfléchir beaucoup d’autres gens sur ces questions. Même si tout est très orchestré, cette émission donne la parole aux principaux intéressés et c’est une énorme qualité.

Regarder cette émission est aussi un exercice profitable pour l’hébraïsant parce qu’il est confronté à l’hébreu de tous les jours et à sa vitesse rapide. Heureusement, comme beaucoup d’émissions, tout est sous-titré en hébreu, on peut faire pause, vérifier les mots, revenir en arrière. Je passe en général le double du temps de l’épisode pour à peu près tout comprendre.

Si les sujets peuvent être assez universels (les gros, les vieux, les jeunes, les homosexuels…) d’autres sont particulièrement liés à l’histoire et l’actualité d’Israël : les réfugiés, les migrants juifs d’URSS, les Arabes. Ce sont ces émissions que j’aimerais mettre en avant dans ce billet.

Vous avez certainement entendu parler des réfugiés érythréens et soudanais qu’Israël voulait expulser il y a un an, prétextant qu’ils étaient des migrants économiques et pas des réfugiés. Et bien voici les Érythréens et les Soudanais qui ont traversé le Sinaï à pied et qui expliquent pourquoi ils sont venus, pourquoi ils ne peuvent pas rentrer chez eux, quelles sont leurs difficultés. Toutes les questions qui leur sont posées dans cette émission, ce sont les mêmes que celles qui sont posées en France, de la gauche molle aux identitaires : Êtes-vous des migrants économiques ? Pourquoi y-a-t’il plus de migrants hommes que femmes ? Pourquoi venir chez nous alors que nous avons aussi des problèmes économiques ? C’est à voir. Cette émission est la seule présentée ici avec des sous-titres en anglais du début à la fin.

Dans les années 1990, une vague d’un million de Juifs d’URSS fit son alyah. Stigmatisés comme Juifs puants en Russie, ils devinrent des Russes puants en Israël. Sont-ils vraiment Juifs ? Pourquoi sont-ils si fiers de leur culture ? De combien d’instruments de musique jouent-ils ? Leur grand-mère vit-elle dans le salon ? Depuis que je m’intéresse à Israël, je sens bien que les Russes sont une catégorie à part entière, mais les stéréotypes qui les frappent m’étaient pour la plupart inconnus, j’ai appris des tas de choses avec cette émission.

Tu nous détestes ? La vérité, tu voudrais nous jeter à la mer ? Ça t’est arrivé de connaître personnellement des terroristes ? Pourquoi êtes vous tous pharmaciens ? Tu te sens plus Israélien ou Palestinien ? Caches-tu le fait que tu es Arabe ? Où trouve-t-on le meilleur houmous ? L’émission sur les Arabes citoyens d’Israël prend aux tripes. On sent que l’on est face à la population la plus scrutée, la plus soupçonnée du pays. Les intervenants sont malgré tout plein d’amitié, plein d’humanité, plein de tolérance et plein d’humour. Ils ne rejettent pas Israël ni les Juifs, mais insistent bien : ils sont chez eux et ne partiront pas. Regardez bien les visages lorsqu’on leur demande s’ils ont été victimes de discrimination : ils sont atterrés, comme si la réponse n’était pas évidente : oui. Tous les jours. De la réflexion dans la rue à la fouille humiliante au Natbag. C’est une séquence indispensable. Notez aussi l’intervenant qui lance des piques vis-à-vis des « alliés » juifs qui votent Meretz. Les alliés véhiculent souvent eux-mêmes des stéréotypes et ont trop soif de reconnaissance. Cela leur est souvent reproché à raison, souvent durement malheureusement, comme ici. Des propos un peu forts peuvent décourager les engagements et cela peut être repris à profit par d’autres. Meretz est un véritable repoussoir pour la droite, un parti de « traîtres ». Qu’un Arabe se moque ou se défie d’eux, cela rassure la droite dans son idée qu’aucun compromis ne sera possible. On voit bien la rupture nette qu’il peut y avoir entre les Arabes et les sionistes, même avec la formation sioniste qui leur est la plus favorable. Cet épisode est vraiment passionnant pour tout ce qu’il démystifie et tout ce qu’il implique. Je le trouve aussi porteur d’espoir.

Cette émission me fait beaucoup de bien. Sans tomber dans l’angélisme, elle est pédagogique et force à réfléchir à son rapport aux autres, dans le bon sens : elle permet de comprendre, de s’éduquer et peut-être de devenir une meilleure personne. Essayez !

Publié par

Nicolas Legrand

J'aime beaucoup la clarinette et l'hébreu. Parfois, je fais de l'informatique en bibliothèque.

2 réflexions au sujet de “Pardon de poser la question”

  1. היי ניקולא,
    מסכימה איתך מאוד: למרות החינוכיות והערמה הגדולה (מדי?) של הכוונות הטובות, זאת אחלה תוכנית. מאלה שכשאתה גומר לצפות בהן אתה מרגיש שהחיים קצת יותר פתוחים ממה שנראה לך קודם, מאלה שעושות חשק לקחת חלק יותר אקטיבי בדאגה לחברה ולעולם.
    רק מצטערת – בניגוד לך – שיש כתוביות, כי ככה לא יכולה להשתמש בזה עם התלמידים 🙂

    Aimé par 1 personne

    1. אהלן רינת, החברה הטובה שהמליצה לי את התוכנית הזאת :). אם הכתוביות מפריעות אני חושב שעריכה של הסרטים וגזירה של המטה לא יהיו מלאכה אתגרית. את רוצה שאני מכין לך פרק אחד כדוגמה?

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