Mais que dit Salomon quand la police rentre dans la synagogue ?

Ha voici une vraie question qui touche le cœur de la culture française. Il s’agit des aventures de Rabbi Jacob bien sûr. Le passage évoqué dans le titre passe peut-être inaperçu après un « Comment, vous Salomon, vous êtes Juif ? » ou encore « Rabbi Jacob il va danser », mais il est assez intéressant à étudier quand on remet le film dans le contexte de son époque.

Lorsque les policiers entrent dans la synagogue, Salomon est persuadé qu’il s’agit des assassins à la poursuite de son ancien patron déguisé en rabbin et de son acolyte révolutionnaire arabe. Salomon bondit sur la bimah (l’estrade d’où on lit la Torah), crie pour qu’on l’écoute et se met à parler une langue qui n’est plus du français. Toute l’assemblée comprend, se tourne en même temps vers les policiers, dresse les châles de prière dans les airs et fond sur les pauvres fonctionnaires du ministère de l’intérieur. Hector Pivert déguisé en Rabbi Jacob peut s’enfuir avec Slimane.

Mais que dit Salomon, en quelle langue parle-t-il ?

Salomon parle en hébreu. Un hébreu à la syntaxe caillouteuse. L’acteur, Henry Guibet, n’est pas Juif et ne parle pas hébreu. Il a travaillé ses répliques avec un rabbin. Dans ce passage, Il dit :

רבותיי, שלושה אנשים שנכנסו בבית כנסת שלנו לא באו להתפלל. הם רוצחים! הם רוצים להרוג רבי יעקוב ואת רבי סליגמן. תעזרו לי להציל אותם. תאררו (?) את הרוצחים.

Cela donne en français : « Messieurs ! Les trois personnes qui viennent de rentrer dans notre synagogue ne sont pas venues pour prier. [pause, puis criant en les désignant du doigt] Ce sont des assassins ! Il veulent tuer Rabbi Jacob et Rabbi Seligman. Aidez moi à les sauver. Maudissez (?) les assassins ! »

Bien, bien. Notez le « maudissez » : je n’en suis pas sûr du tout, je ne comprends pas ce qu’il dit, une amie locutrice native et proffe d’hébreu qui a corrigé ma transcription (merci à elle ! תודה לה) ne comprend pas non plus. C’est ce que j’ai trouvé de plus ressemblant dans le dictionnaire Rav Milim (Publicité : Rav Milim est le meilleur dictionnaire hébreu-hébreu avec équivalences en anglais, disponible pour tous les lecteurs de la BULAC), c’est de la langue biblique, donc c’est assez surprenant ici. Quant à la syntaxe, « les trois personnes » devraient avoir un article défini en hébreu, de même que la synagogue. Bref, ce n’est pas un super hébreu, mais toute personne parlant hébreu comprend à peu près l’idée.

Maintenant, je vais vous révéler un secret.
Approchez.
Plus près.
Plus près encore.
Voilà.

Il n’y a aucune chance pour qu’en France un type monte sur une bimah, invective l’assemblée en hébreu et que tout le monde le comprenne comme dans le film. À l’époque du film comme aujourd’hui. Bien sûr, il y aura des gens pour comprendre. La famille israélienne de passage à Paris, quelques personnes s’étant vraiment investies dans l’hébreu, le rabbin… Disons max un dixième et je suis gentil. Les Juifs français ne sont globalement pas forts en hébreu et ne connaissent pas grand chose à part deux ou trois expressions convenues et quelques prières ou bénédictions apprises par cœur.

La belle affaire, me direz-vous, voilà que je dis que Rabbi Jacob n’est pas réaliste. Et Slimane, le révolutionnaire arabe, qui, quelques instants auparavant, lit la Torah tout bien avec la cantillation qu’il faut pour le public à qui il s’adresse, c’est réaliste peut-être ? Oui, ça aussi c’est complètement farfelu. Mais, ce n’est pas ça qui me turlupine. Sur le coup de Slimane qui lit la Torah, il veut dire en gros : « l’hébreu, l’arabe, les Juifs, les Arabes, tout ça c’est un peu pareil finalement ». En revanche, avec ce passage il dit autre chose. Ce qui m’a mis la puce à l’oreille, c’est que s’il avait dû trouver une langue qui ne soit pas comprise des policiers, mais qui le soit d’une majorité de l’assemblée ashkénaze de la synagogue, il aurait pu choisir… le yiddish !

Aujourd’hui en France, si vous déboulez sur une bimah et vous mettez à hurler en yiddish, c’est sûr que vous serez encore moins compris que si vous parliez en hébreu. Mais au début des années 1970, il y avait encore à Paris une communauté yiddishophone vivante, avec des journaux, une littérature, du théâtre…

Alors pourquoi avoir choisi l’hébreu plutôt que le yiddish ? Ma théorie est que l’hébreu était à l’époque une langue d’avenir et le yiddish, une langue du passé. Pendant la guerre, la moitié du monde yiddishophone a été exterminé. Après-guerre, il n’y a plus que trois grands centres de diffusion d’ouvrages en yiddish dans le monde : New York, Buenos Aires et Tel Aviv. Les traductions d’autres langues vers le yiddish, encore très populaires avant-guerre, ont chuté. À cette époque-là, du moins en France, l’idéologie dominante était de s’intégrer en parlant la langue officielle du pays. Il était beaucoup plus important pour les français yiddishophones de l’après-guerre que leurs enfants parlent bien le français plutôt que le yiddish. Le but des familles était de s’intégrer et de faire prendre l’ascenseur social à leurs enfants. C’est illustré par une blague connue : quelle est la différence entre un tailleur juif et un médecin juif ? Une génération. Ce phénomène était le cas de beaucoup de Français d’origine étrangère de l’époque, le bilinguisme était alors mal vu. Les enfants et petits enfants des yiddishophones conservent avec nostalgie quelques expressions de leurs parents, leurs forts accents et c’est tout. Et c’est aussi tout ce qui reste du yiddish dans les aventures de Rabbi Jacob : l’accent rigolo de la mamé et de son beau-frère, Rabbi Jacob.

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L’hébreu, lui, est devenu la langue maternelle de presque tous les sabras depuis le début de la seconde alyah. il est devenu la langue officielle d’un État. Il y a aujourd’hui cinq millions de locuteurs de l’hébreu dont l’hébreu est la langue maternelle pour un million de locuteurs maternels du yiddish. Les jeunes locuteurs de naissance du yiddish se trouvent au sein de communautés ultra-orthodoxes à New-York ou ailleurs, mais plus vraiment parmi les gens qui vivent dans la modernité. L’essor de la culture laïque, moderne du yiddish a été abattu en vol lors de la Deuxième Guerre mondiale.

Dans ce passage on note aussi une orientation politique de la part du film par l’utilisation de l’hébreu moderne : c’est une forme de reconnaissance de l’État d’Israël comme un pays d’avenir ayant des liens forts avec les Juifs de la diaspora. D’autres détails viennent souligner ce soutien ou en sont les conséquences : les rôles principaux arabes ne sont pas joués par des Arabes. Lors de la sortie du film en pleine guerre de Kippour, Danielle Cravenne, femme de l’homme chargé de la promotion du film, détourne un avion pour le faire interdir. Elle juge les aventures de Rabbi Jacob pro-israélien. Je ne suis pas loin d’être d’accord avec elle sur cette analyse, sauf que je ne suis pas contre l’État d’Israël et que je n’irai sans doute pas détourner un avion pour un film comme ça. Les valeurs générales de tolérance, d’anti-racisme que le film veut promouvoir restent pour moi valides et je n’ai pas de problème avec son soutien affiché à la nouvelle culture juive qui s’est développée au Levant. Cependant, je ne peux m’empêcher d’être triste pour le yiddish.

Je suis triste pour le yiddish. Une des choses qui m’a plu dans l’hébreu moderne, c’est l’énergie avec laquelle ses locuteurs ont voulu se créer une littérature, une identité, dès la fin du XIXe siècle. J’aime cette force folle. Hé bien Il y a eu des courants similaires avec le yiddish. Au début langue méprisée, dialecte infâme, elle est devenue l’héritière des lumières juives. Une armée de poètes et d’écrivains l’ont brandie comme langue nationale, l’ont standardisée (avec le YIVO) et ont créé une littérature qui est aujourd’hui encore prisée en traduction, de Sholem Aleichem à Isaac Bashevis Singer. Et tout cela serait perdu ? C’est une catastrophe.

J’ai envie de lire ces auteurs dans le texte, d’honorer leurs mémoires et leurs engagements pour leur langue. Aussi cette année, je me suis doucement mis au yiddish. J’avoue que je l’aime bien. C’est beaucoup moins proche de l’allemand que ce que je croyais pour la syntaxe et la prononciation. Le vocabulaire hébraïque n’est pas forcément l’ami de l’hébraïsant moderne parce la prononciation et l’accentuation tonique de l’hébreu ashkénaze sont différentes de celles de l’hébreu israélien, plus proches de l’hébreu séfarade (hatuna -> hasene, tova -> toïve, shalom -> sholem). En France, nous avons la chance folle d’avoir le centre Medem, un organisme issu du Bund (un mouvement socialiste juif qui voulait émanciper les Juifs en Europe avec le yiddish comme langue commune), et la Maison de la culture yiddish — bibliothèque Medem, une scission du centre Medem, un peu plus moderne, avec plus de moyens (quand je demande ce qui a provoqué cette scission à des camarades ashkénazes ils roulent des yeux en pestant, ça a l’air compliqué). La maison de la culture yiddish dispose du plus gros fonds documentaire européen, elle édite des dictionnaires, une revue, des livres bilingues, elle anime une troupe de théâtre… Certains de ses membres sont à l’origine de la méthode Assimil pour le yiddish, c’est la méthode que j’utilise pour l’instant, elle est pas mal du tout.

Bref, aujourd’hui, dans ces deux endroits, avec des manuels, vous pouvez aller au-delà des accents rigolos, des quelques mots ou expressions qui vous restent de vos grands-parents. Aujourd’hui, vous pouvez apprendre le yiddish et porter un peu plus en vous une trace de cette culture européenne qui n’aurait pas dû mourir.

Bon, elle n’est pas tout à fait morte.

Peut-être même qu’elle commence à se sentir mieux.

זאָג ניט קיין מאָל, אַז דו גייסט דעם לעצטן וועג

zog nit keyn mol, az du geyst dem letstn veg

Ne dis jamais que tu arrives à la fin de la route

Publié par

Nicolas Legrand

J'aime beaucoup la clarinette et l'hébreu. Parfois, je fais de l'informatique en bibliothèque.

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