David Grossman, Hadag Nahash, Ahuva Ozeri — Le chant de l’autocollant (2004)

J’ai déjà parlé ici séparément de David Grossman et d’Hadag Nahash. Sachez que le célèbre auteur et le groupe de rap ont créé ensemble une chanson exceptionnelle : שירת הסטיקר, le chant de l’autocollant. La grande chanteuse et compositrice Ahuva Ozeri [en] participe aussi à cette œuvre en vedette invitée, avec une mélodie jouée au bulbul tarang. Cette chanson est le genre de petite merveille qui sort peu des milieux hébréophones et qui mérite d’être plus connue.

Si vous êtes hébréophone, plutôt que de me lire, écoutez le podcast de Shir ehad (שיר אחד), ce billet n’en est qu’un résumé maladroit. Le chant de l’autocollant, c’est le premier poème de David Grossman, constitué de slogans politiques des années 1990 que les gens collaient sur les voitures. C’est un texte incroyable, un texte génial. C’est un texte violent, dérangeant et très politique. Vous pouvez trouvez la chanson traduite (en anglais) et commentée sur le site Teach Me Hebrew, allez l’écouter et la lire :

https://www.teachmehebrew.com/the-sticker-song-by-hadag-nachash.html

C’est quelque chose non ?

Le lendemain de la mort le Rabin, David Grossman est pris dans un bouchon sur un des principaux axes de Jérusalem. Sur le côté il voit la Volvo d’un colon. Il sait qu’il s’agit d’un colon à cause de tous les autocollants haineux, racistes que ce dernier a sur sa voiture. Le colon se tient à l’arrière, barbe longue, tzitzit, il est un train de gratter et enlever deux autocollants de son véhicule : « Rabin est un traître », « Rabin est un assassin ». Grossman est alors frappé par l’idée qu’un message de haine finit par produire un homme armé qui tire. Dès lors, comme si c’était une mission, Grossman se met à noter le texte des autocollants qu’il croise sur sa route. Il note les autocollants de toutes les tendances. Ses amis, sa famille participent à sa collecte. Ses enfants ont même collecté les autocollants eux-mêmes. Aujourd’hui encore, une porte de leur maison en est recouverte.

carstickersisrael
En 2002, une voiture en Israël avec des autocollants d’extrême droite que l’on retrouve dans la chanson : « pas d’Arabes, pas d’attentats », « Donnez à Tsahal la possibilité de frapper fort », « le peuple avec le Golan » et notamment la phrase finale « tout est de ta faute l’ami », l’« ami » étant une référence à Yitzhak Rabin. Il y en a quelques autres charmants comme « Libérons le mont du temple ». Source : Wikipedia.

Que faire de cet ensemble ? La seule issue que voit Grossman est d’en faire une chanson. Il n’imagine pas quelque chose de mélodique, alors il faut que ce soit du rap. Une fois le texte écrit, il contacte le seul groupe de rap qu’il connaît grâce à ses enfants, Hadag Nahash.

« Ouah… C’est quoi ce texte de malade ? » Le groupe est estomaqué par le texte, par sa violence et le quotidien auquel il renvoie. Aujourd’hui, ces autocollants ne sont plus collés à l’arrière des voitures, mais à l’époque, tout le monde les avait vus des centaines, des milliers de fois. Le texte est modifié le long du processus musical. Le groupe demande à Grossman de rajouter des autocollants. Il demande aussi d’en retirer un seul qui gêne trop l’ensemble des membres : « mort aux Arabes ». Grossman s’accorde aussi une licence poétique : un des autocollants n’existe pas. C’est lui qui l’a inventé et lui seul sait lequel.

La mélodie écrite et jouée au bulbul tarang par Ahuva Ozeri ajoute une touche orientale à la chanson, une contribution essentielle selon Shaanan Street, le chanteur d’Hadag Nahash.

Quand la chanson sort, tout le monde se l’approprie, les gens de gauche trouvent que c’est une chanson de gauche, les gens de droite que c’est une chanson de droite. Elle a figuré un temps dans la liste de lecture des chansons diffusées lors de mariages de colons. Grossman pense que cette chanson est un genre de capsule d’israélité, comme si elle contenait une partie de l’identité israélienne dans laquelle toute la population peut se retrouver.

Le clip lui-même est intéressant, pour qui connaît l’hébreu et la culture israélienne. Les acteurs sont déguisés en personnages stéréotypés du pays, c’est assez amusant de regarder qui dit quoi.

À la fin du podcast, la journaliste (Maya Kosovar) demande à Grossman quelle force ont ces mots pour provoquer un changement, ou pour avoir de l’influence. Sa réponse : « comme vous le voyez, l’occupation s’est terminée, la paix a surgi et le monde est beau et bon…

La capacité de ces mots n’est pas grande malheureusement, mais c’est l’influence de la culture […], ce n’est pas une grande influence ni une influence immédiate mais cela ne veut pas dire qu’elle est superflue, au contraire, le rôle du théâtre, du cinéma, de la littérature, de la chanson et d’autres arts c’est d’être le fou sur la colline qui se tient sur la colline d’en face et qui crie, qui aboie que la caravane passe. Par son phrasé, ses énergies, son opposition il fait partie de la culture populaire, il laisse une sorte de route ouverte vers une réalité meilleure et même vers un avenir meilleur. »

Notez que Shir Ehad est un podcast absolument génial qu’il faut suivre si vous parlez hébreu et aimez la musique. Après près de six mois de silence, le podcast diffuse enfin de nouveaux épisodes. Le dernier opus est sur Hi-Five [en], le premier Boys Band israélien, un sujet un peu plus léger, quoiqu’on y exprime la difficulté qu’il y avait encore dans les années 1990 à faire de la musique légère en Israël.

Publié par

Nicolas Legrand

J'aime beaucoup la clarinette et l'hébreu. Parfois, je fais de l'informatique en bibliothèque.

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