Échange avec Ala Hlehel à propos de son roman « Au revoir Acre »

La version hébraïque du roman palestinien Au revoir Acre d’Ala Hlehel est un de mes chouchous de cette année. Plus que d’habitude, j’avais envie de poser de nombreuses questions à son auteur, sur le livre, sur lui et sur la situation particulière des Palestiniens citoyens d’Israël. J’ai contacté Ala Hlehel et je le remercie vivement d’avoir bien voulu répondre à mes questions. Notre échange s’est fait en hébreu je le traduis ici en français. J’essaye en général de faire une traduction la plus littérale possible et n’hésite pas à tordre la syntaxe tant que la compréhension n’en pâtit pas trop. J’ai réécrit çà et là pour éviter un style trop lourd ou trop étrange en français.

Comment présentez-vous votre livre ? Qu’est-ce qui vous a fait écrire sur le siège d’Acre par Bonaparte ? Qu’est-ce qui, dedans, est historique et qu’est-ce qui ne l’est pas ?

L’idée du roman vient du poète Khana Abu Khana qui s’est adressé à moi en 2005. Il m’a dit : « j’ai commencé il y a près de 25 ans à faire des recherches sur le siège de Napoléon et il y a là une histoire très intéressante. Peut-être que tu pourrais écrire le roman à partir de mon travail ? » J’ai commencé à étudier l’idée et j’ai vraiment été captivé : du sang, de la sueur et beaucoup de larmes. Qu’a-t-on besoin d’autre pour un bon drame ?

Ce livre est à mes yeux une hybridation entre l’histoire et l’imagination, un genre d’acrobatie très développée entre la tentative de garder le cadre historique des événements et la grande liberté que permet la fiction littéraire.

Presque chaque page est comme un chant d’amour pour Saint-Jean-d’Acre. Vous aimez votre ville ? Qu’a-t-elle de particulier ?

Je suis né en 1974 à Jish, un village au nord du côté de la frontière avec le Liban. À dix-huit ans et demi je suis allé à Haifa pour étudier et j’y suis resté jusqu’en 2005. En 2004, je me suis marié, ma femme est  Akkonitaine, elle m’a véritablement traîné là-bas. Je ne suis pas vraiment un habitant d’Acre dans l’âme. Cela crée une distance qui me préserve des fortes émotions pour le lieu et me permet d’avoir une perspective particulière pour observer cette ville endormie. C’est une ville très particulière parce qu’elle enveloppe ses habitants dans des profondeurs historiques très rares. C’est une épée à double tranchant : d’un côté vous vivez dans un environnement coloré, riche et rare dans sa beauté, de l’autre côté, il est très facile de tomber dans le piège de l’indolence ou de l’absence de volonté de changer et d’avancer. Les pierres historiques ont une force magique qui hypnotise les gens et parfois les réduisent au silence. Regardez ce qui se passe à Jérusalem par exemple.

Comment se souvient-on de Bonaparte et d’Al-Jezzar dans la région ?

On ne se rappelle pas tellement d’eux. Je dirais que pour Al-Jezzar la présence est plus grande grâce à la grande mosquée qui porte son nom dans la vieille ville d’Acre. Pour la grande majorité des Akkonitains qui ont lu le roman, c’est un monde qu’il ne connaissaient pas ou dans lequel ils ne s’étaient pas plongés. La plupart des gens ne connaissent du siège que de la titraille ou des moitiés d’anecdotes.

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Mosquée Al-Jezzar, Acre. Photo : Wikipedia.

La version hébraïque du livre m’a vraiment plu, élégante, belle sans être pédante ou compliquée. Que pensez-vous de cette adaptation ? Comment les hébréophones ont accueilli le livre ? Il y a des auteurs comme Alaa Al Aswani qui ne veulent pas faire traduire leurs livre en hébreu. L’avez-vous envisagé ?

La version hébraïque est excellente et ce fut pour moi un grand privilège de travailler avec le Dr Ioni Mendel [en]. C’est un grand expert de l’arabe, il parle la langue et comprend ses nuances et ses subtilités. Les hébréophones ont accueilli le livre avec une grande chaleur qui m’a surprise. En dehors de quelques protestations pour la violence qu’il y a dedans, l’adhésion au roman fut très enthousiaste.

Pour ce qui est d’être traduit en hébreu, ce n’est pas un grand dilemme pour moi en tant que citoyen du pays. Nous sommes une partie de la culture, nous la vivons au quotidien et les relations à l’hébreu et aux Juifs ne sont pas comme dans les pays arabes. D’un autre côté je comprends tout à fait les écrivains arabes qui ne veulent pas faire traduire leurs livres en hébreu ; pour eux, Israël est un ennemi amer ou au mieux un État controversé et ils ne veulent pas légitimer son occupation par le biais de la culture.

Aimez-vous des auteurs hébraïques ?

J’aime lire Sami Bardugo, Dror Mishani, Nir Baram, Agi Mishol, Sami Michael et d’autres. J’aime surtout la bonne littérature et l’origine ou la langue dans laquelle est écrite le livre ne m’intéresse pas tellement.

Est-ce que la loi de l’État-nation change la situation pour qui défend une culture et une identité autres en Israël ?

La loi de l’État-nation a renforcé officiellement ce qui était en cours depuis déjà de nombreuses années. La loi de l’État nation symbolise à mes yeux l’absence de vergogne qui a pris le contrôle de la parole raciste et excluante envers les Arabes dans l’Israël sioniste. Elle symbolise à mes yeux le début d’une époque politique grave qui forcera les Arabes à se défendre plus que ce qu’ils le faisaient avant et peut-être que cela provoquera une grande explosion citoyenne.

Sur quoi sera le prochain livre ?

Jusqu’à il y a quelques mois, cela faisait deux ans que je travaillais au développement d’un roman apocalyptique futuriste, mais je l’ai abandonné parce que j’ai senti que l’idée n’est pas encore mûre. En ce moment, je développe une idée pour un « petit » roman familial qui se passe dans un petit village lointain en Galilée. Il y aura quelques idées qui sont issues de mon enfance mais aussi beaucoup de fiction.

Que faites-vous en dehors d’écrire des livres ?

Je suis le directeur de l’incubateur Hkaya (incubateur de conte) qui est dans le pays un projet unique et rare. C’est un projet de formation à l’écriture et à l’illustration dans le domaine de la littérature enfantine en arabe. J’aime beaucoup ce travail et je vois comment chaque année sortent des illustrateurs et des auteurs qui provoqueront certainement une petite révolution sur cette scène-là qui souffre de beaucoup de dégradation et de manque. Dans mon histoire lointaine j’ai fait une licence d’art et je voulais être artiste, mais la chose s’est dissipée. Ces dernières années, et en particulier après la naissance de mes deux enfants — Shada et Mahmud — j’ai décidé de m’intéresser aux livres pour enfants. À ce jour, j’en ai sorti deux : un que j’ai écrit et le deuxième que j’ai écrit et illustré. Aujourd’hui, je travaille sur mon troisième livre que j’ai écrit, maintenant je l’illustre.

De plus, je travaille comme traducteur, principalement pour compléter mes revenus.

Pouvez-vous m’en dire plus sur le projet Hkaya ?

Le projet fut crée en 2016 et se fait à l’intérieur du centre du livre et des bibliothèques (מרכז הספר והספריות [he]). Il répond à un fort besoin d’amélioration de la littérature enfantine en arabe dans le pays.

Le domaine souffre d’absence d’investissement envers les illustrateurs et les écrivains, et pour notre malheur les éditeurs actifs aujourd’hui n’investissent pas du tout dans l’amélioration des livres. Tout le monde travaille sans éditeur littéraire, les illustrateurs sont payés une misère et envoient un livre illustré complet en sept jours !

En 2016, nous avons créé les deux premiers ateliers d’illustration et d’écriture. Cette année, nous en sommes déjà à neuf ateliers qui se sont déroulés à Acre, Baqa al-Gharbiyye et Ar’ara. Les ateliers se font en illustration et écriture au niveau débutant et avancé. Il y a quelques jours, nous avons décidé de faire un atelier théorique d’écriture critique sur le domaine, une chose qui nous manque beaucoup.

À côté des ateliers, nous avons monté il y a deux ans le site Hkaya [ar], un site spécialisé sur la littérature et la culture pour enfants et adolescents. C’est le premier site de ce genre en arabe.

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Logo du site Hkaya

De plus, nous sortons trois ou quatre nouveaux livres pour enfant chaque année. Une partie est illustrée et écrite par nos étudiants et une partie est traduite de l’hébreu ou d’une autre langue étrangère.

Le projet commence à influencer la scène de la création dans le domaine de la littérature jeunesse et réveille beaucoup d’espoirs de changement de la situation existante.

Le 17 octobre, nous ferons une exposition pour les étudiant.e.s en illustration au niveau avancé à côté de textes développés dans les ateliers d’écritures avancés. l’exposition aura lieu au centre de la culture de Shefa Amr

Fin novembre, nous mettrons en place l’événement final des ateliers de création pour cette année dans l’hôtel Ambassador à Jérusalem. Il y aura des conférences et des ateliers de synthèse et à côté nous lancerons le manifeste de la fondation du forum de la littérature jeunesse en arabe dans le pays.  Le deuxième jour de rencontre nous visiterons le musée d’Israël et la visite comprendra une conférence sur l’illustration des livres pour enfants et une exposition qui se montera sur le sujet.

[pour les hébréophone, il y a une entretien avec Ala Hlehel sur l’incubateur Hkaya dans l’émission Ma shecarouch du 8 octobre 2018, entre 7:30 et 20:48]

Publié par

Nicolas Legrand

J'aime beaucoup la clarinette et l'hébreu. Parfois, je fais de l'informatique en bibliothèque.

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