Au revoir Acre — Ala Hlehel [ar, he] (2018)

En 1799, Napoléon assiège Saint-Jean d’Acre en Palestine ottomane. La ville est tenue par un vieux gouverneur expérimenté et cruel : Ahmad Pacha El-Jezzar (« le boucher »). Après 62 jours de siège, Napoléon lève le camp. C’est la fin de sa progression meurtrière au Proche-orient. Au revoir Acre est un roman génial qui s’appuie sur le siège d’Acre pour nous raconter une histoire passionnante. J’ai tourné les pages avec avidité jusqu’à la fin du roman.

Ala Hlehel est un auteur palestinien, citoyen d’Israël, originaire du nord du pays. Son roman est écrit en arabe standard pour le texte et en dialecte arabe de la région et de l’époque pour les dialogues. Je ne lis malheureusement pas l’arabe, alors je me suis tourné vers l’excellente version hébraïque du roman traduit par Ioni Mendel. Pour ceux qui ne lisent aucune de ces deux langues, une traduction vers le français est en cours de réalisation et devrait sortir prochainement chez Actes Sud.

L’histoire est très majoritairement vue depuis l’intérieur d’Acre, nous vivons le siège au travers des yeux de ses protagonistes : Haïm Farhi, conseiller juif d’El-Jazzar ; Antoine Le Picard de Phélippeau, officier français émigré ; ‘Abd Al-Hadi ‘Amal, le meilleur empaleur du Levant ; El-Jezzar lui-même et plusieurs autres…

Le roman est divisé en batailles plutôt qu’en chapitres. Ces batailles sont rarement les faits d’armes du siège. Il s’agit plus souvent des batailles intérieures des héros face à leurs doutes ou à leurs peurs, il s’agit de discussions stratégiques tendues ; il s’agit de tentatives d’assassinat, d’escarmouches, de violences diverses. La violence. Elle est parfois insoutenable, notamment les violences sexuelles. Heureusement, le roman est prenant, cela permet de tenir le choc. On est pris dans un stress perpétuel. Tout peut basculer à tout moment. El-Jezzar, ébranlé au dedans, reste en apparence sans pitié. La vie ne vaut rien, la suspicion règne. La tension s’intensifie lentement et ne se relâche qu’à la fin.

J’ignorais beaucoup de choses sur cet épisode, le roman m’a fait fureter sur Wikipedia, dans les mémoires de Napoléon. Je crois que j’ai eu envie de lire ce livre parce que ça parlait de Napoléon et des actions françaises au Levant. Les critiques étaient aussi très enthousiastes. J’ai finalement beaucoup de curiosité pour la Palestine ottomane dont l’évocation est assez rare dans la littérature israélienne. C’est aussi du siège d’Acre que sont parties des rumeurs affirmant que Bonaparte a appelé les Juifs à revenir en terre d’Israël. L’historiographie palestinienne en a fait le fondateur du sionisme (voir à ce sujet L’histoire de l’autre, chez Liana Levi). Il n’y a pas grand chose pour étayer cette thèse, cependant, il s’est passé quelque chose, Napoléon l’évoque lui-même dans ses mémoires sans s’en attribuer la responsabilité : « les Juifs étaient assez nombreux en Syrie ; une espérance vague les animait : le bruit courait parmis eux que Napoléon, après la prise d’Acre, se rendrait à Jérusalem, et qu’il voudrait y rétablir le temple de Salomon. Cette idée les flattait. » (Campagne d’Égypte et de Syrie, chapitre X).

Le style de la version hébraïque est très agréable, élégant sans être trop dur. Il est légèrement arabisé dans les dialogues. Le traducteur ajoute par exemple la particule « ya » (יא, يا) pour s’adresser à quelqu’un par exemple. Cette particule pourrait se traduire par « Ô » dans un registre français archaïque, sauf qu’en arabe, on peut le trouver à tous les registres, du familier au soutenu. J’ai bien aimé cet usage, d’autant que la particule « ya » a été importée par l’hébreu, mais plutôt dans un registre vulgaire qui ressemble en français à l’usage d’« espèce » dans une insulte (יא בן זונה, ya ben zona, espèce de fils de pute ; יא חרא, ya har’é, espèce de merde ; יא מגעיל, ya mag’il, espèce de dégoûtant…). C’est assez agréable de lire cette particule en hébreu utilisée avec son sens arabe original. Du français, du bosniaque et du turc-ottoman surgissent par moment. Cela donne l’impression de suivre les protagonistes dans leurs mélanges de langues. Les scènes d’interprétation et de traduction sont en général très réussies. Les fossés qui séparent les gens, la langue, la religion, l’origine sont très bien mis en scène. J’adore ça.

Ce roman est très stimulant, très réussi. C’est sans doute un des grands chouchous que j’ai pu lire cette année. Si vous lisez l’hébreu et pas l’arabe, n’hésitez pas à passer par cette excellente version.

Si vous devez attendre la version française, vous pourrez patienter en lisant l’échange que j’ai eu avec l’auteur, où il donne quelques détails sur le roman (sans rien gâcher du suspens évidemment !) et parle de lui et de ses autres projets passionnants, comme le projet Hkaya, un projet pour développer les livres pour enfants en langue arabe en Israël.

Références

עלא חליחל, להתראות עכו, מתרגם: יוני מנדל, עמ עובד, 2018. מסת״ב: 978-965-13-2697-4.

علاء حليحل, أورفوار عكا, الأهلية للنشر والتوزيع, 2014. BnF. ISBN 978-9957-39-040-2.

 

Publié par

Nicolas Legrand

J'aime beaucoup la clarinette et l'hébreu. Parfois, je fais de l'informatique en bibliothèque.

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