Yonatan Berg — Donne moi encore cinq minutes (2015 [he], 2017 [fr])

Donne moi encore cinq minutes suit séparément deux jeunes hommes, deux anciens amis issus de la même colonie en Cisjordanie. Nationaliste et religieuse, la colonie est accolée à un village arabe. Après son service militaire, Yoav quitta la colonie, s’éloigna de la religion et parti faire des études de cinéma à Tel Aviv. Bnaya y resta, y fonda une famille et enseigne dans la Yeshiva qui y est attachée. Lors d’une rave party, Yoav fait un bad trip et revit un traumatisme de son service militaire. Il est hanté par les visages morts d’un de ses camarades et du jeune Palestinien qu’ils étaient censés arrêter. Bnaya vit des temps difficiles avec sa femme, alors que la colonie est menacée d’expulsion et qu’un de ses voisins se fait harceler par des jeunes de la colonie. Yoav et Bnaya entament séparément une réflexion sur eux-mêmes, sur la vie qu’ils mènent, sur leur passé et leur avenir.

Le livre fini, je le fermai et le temps s’arrêta. Ce n’est pas un livre qui donne des réponses, ce n’est pas un livre qui juge ni qui fait la morale, c’est un livre qui invite à rencontrer deux personnages dans le contexte chargé de l’État d’Israël et de ses colonies. À travers eux, on croit rencontrer tous ceux qui leur ressemble. Nous ne regardons que quelques instants de la vie de ces deux héros. L’expérience traumatisante de Yoav lors de son service militaire a d’autres échos dans la création israélienne (Kippour de Gitaï, Valse avec Bashir de Folman…), mais celle-ci décrit plus rarement l’occupation d’un point de vue israélien. La véritable nouveauté pour moi fut de vivre dans l’intimité de Bnaya et de sa famille, de voir les moments partagés par sa communauté, les soutiens, les tensions, les références idéologiques (Abraham Kook principalement) et l’omniprésence de la religion à tous les moments de la journée.

L’expérience de l’auteur lui-même infuse ces pages : né au début des années 1980, il vécut dans une colonie religieuse et nationaliste dont il partit à 16 ans. Il fit ensuite son service militaire, un grand voyage dans le monde puis des études. On a le sentiment qu’il y a un peu de lui dans chacun des personnages, celui qu’il est devenu, celui qu’il aurait pu être. Son œuvre invite à rencontrer, à connaître, à humaniser, sans pour autant masquer la violence ou les contradictions des protagonistes. Sa limite est peut-être de ne pas savoir aller au-delà de son expérience. Les Palestiniens restent des Autres lointains. Il n’arrive pas non plus à s’approcher des jeunes des sommets de collines, groupes violents apparus à la fin des années 1990, à peu près au moment où Berg quittait sa colonie. Quand les médias nous parlent des violences de colons envers les Palestiniens dans la campagne de la rive occidentale, c’est souvent d’eux qu’il s’agit. Peut-être que les colonies nationalistes et religieuses qu’il décrit sont déjà celles d’hier, que ces dernières ont changé.

Le style en hébreu est agréable et relativement accessible. J’ai un peu piqué du nez dans certaines passage sur Yoav, mais d’une manière générale, la lecture était plaisante avec une pointe de tension vers la fin. J’ai adoré la fin. Un tic amusant dans son écriture : il décrit souvent la mâchoire (לסת) des gens. Tendue, relâchée, la mâchoire constituent à plusieurs reprise le première image de la personnalité ou de l’humeur d’un protagoniste. La traduction de Laurence Sendrowicz semble égale à son habitude : très réécrit et adapté pour le public français, mais relativement fidèle au niveau du sens. Les éditions Atalante ont quant à elle publié une splendide adaptation du texte. Cela faisait longtemps qu’un roman français ne m’avait pas autant plu par sa forme.

Si vous avez envie de lire une fiction qui évoque les sujets parmi les plus controversés d’Israël, ce livre est une mine d’or. Les médias et les politiques ne mettent souvent en avant que les problèmes et les contentieux, ce livre le fait aussi, tout en faisant ce que la littérature permet encore : parler des gens. C’est ce que vous aurez dans ce livre et que vous trouverez rarement ailleurs. Le livre est suffisamment fin pour être lu avec profit quelles que soient vos opinions politiques. Je n’avais pas prévu de lire ce livre. En début d’année, un collègue me le posa sur mon bureau après l’avoir lu. Il était lui, à ce moment là, un peu agacé par la fin. Quand je l’eus fini, nous rediscutâmes brièvement et fûmes d’accord pour dire qu’il était vraiment très intéressant. Et cette fin, finalement, elle a quand même des qualités. C’est le même collègue qui m’offrit Ma grand-mère russe et son aspirateur américain de Meir Shalev. Il a décidément bon goût.

Références

Yonatan Berg, Donne moi encore cinq minutes, trad. Laurence Sendrowicz, l’Antilope, 2017. ISBN : 979-10-95360-55-1. Sudoc.

יונתן ברג, עוד חמש דקות, עם עובד, 2015. מסת »ב: 978-965-13-2490-1. לקנות באתר סימניה. הספר אצל אתר נוריתה. ראיון של יונתן ברג עם קובי מידן.

Publié par

Nicolas Legrand

J'aime beaucoup la clarinette et l'hébreu. Parfois, je fais de l'informatique en bibliothèque.

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