Tous des oiseaux — Wajdi Mouawad (2017)

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Affiche de la pièce

L’unique raison pour laquelle je suis allé voir la pièce Tous des oiseaux au théâtre de la Colline, c’est qu’elle avait été écrite par Wajdi Mouawad qui est un génie. Je n’ai ni l’hébreu ni Israël comme seuls intérêts dans la vie. Le hasard fait que cette pièce écrite en français et jouée en anglais, allemand, hébreu et arabe se passe en grande partie en Israël. Et évidemment, c’est génial. Bref, je vais me faire un plaisir de vous en parler.

Dans une bibliothèque new-yorkaise, Eithan, un biologiste, et Wahida, une chercheuse en sciences humaines, se rencontrent autour d’un livre de Hassan Ibn Muhamed el Wazzân, diplomate Marocain qui après s’être fait capturer par des pirates chrétiens se convertit au christianisme. Les deux tombent amoureux, mais les choses se compliquent vite, le père d’Eithan, israélien raciste et revanchard, est particulièrement hostile au fait que son fils vive avec une Arabe. Cette crise est le point de départ d’une quête de l’identité des deux jeunes héros.

La mise en scène est bluffante. Mouwad nous transporte de lieu en lieu, de scène en scène, voyage dans le temps sans jamais nous perdre. Il construit petit à petit son histoire complexe faisant varier les techniques de narration. Le décor sobre est fait de projections, de quelques pièces de mobilier et d’immense panneaux rectangulaires, austères, qui enferment, qui séparent. Ces panneaux glaçants sont à l’image du mur de séparation en Cisjordanie.

La narration de Mouawad me transporte. Le ton devient rapidement grave, mais Mouawad use d’un humour rassurant qui permet de faire des pauses et de souffler dans ce voyage qui nous fait descendre au plus profond de nos âmes. On ne sent pas les quatre heures passer. Quatre autres heures comme ça pourraient sans doute suivre.

Le multilinguisme est un sujet d’émerveillement. Trouver des acteurs pouvant passer de l’anglais à l’arabe, de l’hébreu à l’allemand n’est sans doute pas une tâche facile. En trouver qui collent aussi bien à la peau du personnage relève du miracle. Pris dans le mélange des langues, on n’a pas exactement le même regard sur les gens ou les conversations dont on partage les langues. Il y a forcément plus de distance quand la langue nous est inconnue. Il n’y a pas de langue qui rassemble tout le monde, même pas l’anglais qui n’est la langue maternelle de personnedans la pièce. Cela crée des bulles de compréhension, d’incompréhension. La langue regroupe et exclue, Mouawad le démontre avec virtuosité.

Extrait du programme de Tous des oiseaux
Extrait du programme de Tous des oiseaux

Je suis curieux de voir quelles langues seront présentées dans l’édition du texte de la pièce. Le français original ? Toutes ses traductions ? Si cette dernière possibilité est retenue, je m’empresserai de l’acquérir.

Ce que j’aime aussi chez Mouawad, c’est sa volonté d’imaginer les Israéliens comme des êtres humains plutôt que comme les ennemis que son « camp », celui des Libanais, veut voir (voir le programme à ce sujet). Humaniser ne veut pas dire blanchir, mais présenter des personnes avec toute leur complexité, montrer ce qu’ils ont de beau et de terrible. Il n’hésite pas à reprendre de nombreux éléments du conflit, la violence des attentats, de Tsahal, l’obsession de la génétique, l’obsession des origines, les allégations de prélèvement d’organes non autorisés…

N’allez pas croire que j’aime tout dans cette pièce. Il y a des choses qui me dérangent, comme certaines choses que j’ai cité plus haut. Cependant Mouawad m’inspire confiance. Cet homme nous tire vers le haut. Quand il choisit un sujet comme le conflit israélo-palestinien, il est bien plus intéressant à suivre que nombre d’experts ou de penseurs dont nous sommes si friands.

Allez voir cette pièce. Lisez-la.

Extrait du programme de Tous des oiseaux
Extrait du programme de Tous des oiseaux

Publié par

Nicolas Legrand

J'aime beaucoup la clarinette et l'hébreu. Parfois, je fais de l'informatique en bibliothèque.

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