Orly Castel-Bloom — Dolly City (1992)

Dolly City, ça y est j’ai enfin lu Dolly City ! C’est le premier roman d’Orly Castel-Bloom, celui qui a fait scandale à sa sortie, qui a propulsé Castel-Bloom au rang d’écrivaine la plus géniale de sa génération. Je me le réservais pour le moment où je serai suffisamment à l’aise en hébreu. J’attendais avec impatience de pouvoir lire l’œuvre phare d’une de mes autrices préférées. Au bout de quelques pages, je suis allé emprunter la version française, pour m’assurer que je comprenais bien ce que j’étais en train de lire en hébreu. J’ai découvert effaré que oui, ce que je lisais était bien ce qu’elle avait écrit.

La manière d’être d’Orly Castel-Bloom transpire dans son écriture. Elle apparaît très à fleur de peau, mal à l’aise, mais s’exprime avec détermination et beaucoup d’humour. C’est ce qui m’a particulièrement plu dans les deux précédents romans que j’ai lu d’elle. Dolly City, c’est ça, sous stéroïdes et hallucinogènes. La paranoïa et la violence y sont décuplés au-delà du réalisme et pourtant c’est un livre qui renvoie au réel.

Souvent présenté comme l’histoire d’une mère qui n’arrive pas à s’occuper correctement de son enfant, le roman va bien plus loin. Dolly, l’héroïne, médecin diplômé de l’université de Katmandu, porte le poids de tout ce qui l’entoure, à commencer par cette ville folle et improbable où elle habite, Dolly City. Son fils, sa famille, l’État d’Israël, la mort de son père, les complots étranges de la compagnie aérienne nationale où travaillait son père… Tout l’opprime.

Dolly City est le miroir halluciné du Roman égyptien, l’histoire romancée de la famille de Castel-Bloom. On retrouve sa famille égyptienne séfarade, beaucoup d’éléments se recoupent et lire un des romans après l’autre constitue un jeu très divertissant. Je réalise après coup que j’ai même lu Dolly City en imaginant Dolly avec les traits d’Orly Castel-Bloom. Des échos plus personnels de sa vie surgissent aussi, comme la guerre que l’autrice a mené contre le français. Si vous ne le savez pas, le français est la langue maternelle d’Orly Castel-Bloom, quand à trois ans elle est allée à l’école et s’est rendue compte que tout le monde y parlait hébreu, elle s’est mise à refuser de parler français avec sa mère. Cela apparaît dans le roman d’une manière pour le moins étonnante. Lors de son passage au festival Lettres d’Israël en 2017, Castel-Bloom a annoncé qu’elle voulait faire de son prochain roman sa réconciliation avec le français. Je l’attends avec impatience.

J’ai longtemps cru que le scandale autour du livre n’était lié qu’au style et à l’utilisation de la langue parlée par endroits. J’ai été surpris de voir qu’à côté des bullshit ou ho my god (en anglais dans le texte) se trouvaient en hébreu des tournures assez chics et plutôt rares dans la littérature récente, comme des compléments d’objets directs attachés au verbe sous forme de suffixes. Et finalement, c’est aussi ce qui est écrit qui est extrêmement choquant, à commencer par toutes les maltraitances que subit son fils. Certains livres arrivent à toucher, perturber, changer le cours de votre pensée. Dolly lui colle une balle, pisse dessus et vous toise d’un air froid. N’avez-vous pas finalement vous même des liens avec cette fichue compagnie aérienne nationale ?

La violence est tellement burlesque que l’on prend très vite du recul par rapport au roman. Il y a un côté théâtral, le livre a d’ailleurs été adapté au théâtre Cameri, avec Raymonde Amsalem [he] dans le rôle de Dolly:

dollywithgun

Je ne suis pas tombé tout de suite amoureux du roman. J’ai d’abord été interloqué, curieux. Je me suis demandé comment elle allait tenir comme ça jusqu’à la fin. D’ordinaire j’accélère souvent ma lecture durant le cours d’un roman soit parce que je m’ennuie, soit parce que le suspens est insupportable. Dans le cas de Dolly City j’ai voulu savourer doucement l’excursion folle, j’ai gardé le même rythme jusqu’à la fin et j’ai éclaté de rire en lisant la dernière phrase. Oui, ça fait quelque chose d’avoir lu Dolly City.

Rosie Pinhas-Delpuech est une de mes traductrices préférées, elle colle au texte et réussit à écrire du français qui rappelle l’aspect rugueux de l’hébreu. Peut-être que la traduction mériterait un petit rafraîchissement, mais elle est déjà très fidèle au texte.

J’ai lu Dolly City. Je le relirai sans doute aussi. Je l’offrirai assurément.

Orly Castel-Bloom, Dolly City, trad. Rosie Pinhas-Delpuech, Arles, Actes Sud, 2008. ISBN 978-2-7427-7352-7.

אורלי קסטל-בלום, דולי סיטי, הספריה החדש, 2007.

Publié par

Nicolas Legrand

J'aime beaucoup la clarinette et l'hébreu. Parfois, je fais de l'informatique en bibliothèque.

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