Eldad Ilani — L’Histoire parfaite (2009-2017)

Bon, j’ai un souci avec les histoires pour enfants. Quand je prends un livre pour enfants, j’ai un mal de chien à le lire normalement, pour le plaisir. J’ai toute une batterie de capteurs qui se mettent en alerte, comme si j’étais face à un outil de propagande sexiste ou capitaliste de la famille traditionnelle patriarcale. C’est très fatigant. Même l’histoire de la taupe à qui on a fait sur la tête me fait me demander comment cette œuvre encourage l’oppression des femmes ou de je ne sais qui d’autres. En vérité, c’est quelque chose qui m’arrive avec tous les livres, mais c’est décuplé avec la littérature jeunesse. Bref. Respirons fort, je lis aussi des livres pour enfants en hébreu.

Je me suis lancé dans les deux premiers tomes de l’Histoire parfaite quand mes choix de lectures hébraïques étaient encore guidées par les sorties françaises. Il s’agit d’histoires mignonnes qu’un père raconte à son fils en inventant au fur et à mesure. Son fils réagit régulièrement avec des critiques qui mettent le père en difficulté, que ce soit sur la crédibilité historique de l’histoire ou sur la qualité de ses rebondissements.

Dans  le premier tome le père raconte à son fils Youval comment un prince, Christiano, et une princesse, Brigitte, se sont rencontrés et se sont mariés en Bulgarie il y a un bon millier d’année. Dans le deuxième tome, une voisine, Ruthi, assiste à la suite de l’histoire tournant autour des conflits avec la Roumanie voisine.

Les héros sont très sympathiques, honnêtes, francs et gentils, les intrigues amusantes et prenantes. Le véritable ressort narratif se trouvant dans les échanges de Youval avec son père et dans la difficulté que ce dernier éprouve à inventer une histoire qui plaît à son fils.

Le livre est écrit en écriture défective (avec vocalisation) ce qui était au début difficile pour moi : j’ai appris à lire en écriture pleine (sans vocalisation). La vocalisation est en général réservée à la liturgie, à la poésie et aux livres pour enfants. Au début agacé, j’ai finalement fini par m’y faire, c’est très agréable pour se rappeler des règles de vocalisation et du coup de prononciation « correcte » même s’il y a peu de chance qu’un Israélien vous parle comme cela un jour. Pour ceux qui ne connaissent pas l’hébreu, certaines consonnes changent de prononciation et certaines voyelles changent tout court en fonction du contexte grammatical et cela a tendance à disparaître dans la langue parlée. Pour vous donner une idée de l’écart en termes de son, on nous apprend à dire « leveït hasefer » pour « à l’école », mais c’est considéré comme pédant dans la langue de tous jours où l’on dit plutôt « labaït sefer ». Bref, c’est amusant de lire l’hébreu assez détendu d’une histoire pour enfant avec une vocalisation parfaite. Je vais peut-être m’intéresser plus à la littérature pour enfant pour cette raison.

Je n’ai pas eu l’occasion de bien lire les versions françaises. Les noms des pays ont été changés pour des pays imaginaires d’Asie centrale, le Khizikhistan remplace la Bulgarie et le Bouzbekhistan la Roumanie. Les illustrations changent aussi, je les trouve un peu plus jolies que celles de la version hébraïque.

Mon radar qui voit le mal partout dont j’ai parlé au début ne s’est vraiment enclenché qu’une seule fois, et pour un sujet différent de la représentation des stéréotypes hommes et femmes. Dans le deuxième tome, un vaincu à la guerre doit chanter les chansons traditionnelles du vainqueur. Il se trouve que dans deux romans que j’ai lus récemment, Sous la même étoile et Un cheval entre dans un bar, on peut lire des allusions aux humiliations subies par les Palestiniens dans les prisons ou aux checkpoints : on leur fait entre autres chanter des chansons en hébreu. Le caractère innocent et amusant de cette peine comme elle apparaît dans le livre me met par conséquent un peu mal à l’aise.

Bref, en dehors de cela, ce sont des petits romans plutôt mignons et sympathiques qui me rappellent la joie simple d’être chez soi au chaud dans un contexte détendu que je vivais en regardant Ça Cartoon le dimanche soir.

Eldad Ilani, L’histoire parfaite, Christiano, prince du Kizikhistan, Illus. Line Hachem, trad. Anath Riveline, Bayard jeunesse, 2016.

אלדד אילני, הסיפור המושלם, כנרת הוצאה לאור, 2009.

Eldad Ilani, L’histoire parfaite, Le complot bouzbekh, Illus. Line Hachem, trad. Anath Riveline, Bayard jeunesse, 2017.

אלדד אילני, הסיפור המושלם, המזימה הרומני, כנרת הוצאה לאור, 2010.

Publié par

Nicolas Legrand

J'aime beaucoup la clarinette et l'hébreu. Parfois, je fais de l'informatique en bibliothèque.

Une réflexion sur “Eldad Ilani — L’Histoire parfaite (2009-2017)”

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