Yoram Kaniuk — 1948 (2012)

« On avait froid et plus rien pour nous couvrir. Soudain, on entend des cris. Quelqu’un débarque, nous secoue, nous nous réveillons dans une terrible obscurité, et le type nous explique d’une voix rauque, il rit et pleure en même temps, que quelqu’un a entendu quelqu’un annoncer sur un transistor que Ben Gourion venait de créer un État. Il a ajouté, je vous serais infiniment obligés (nous utilisions encore ce genre de formule) de chanter maintenant l’HaTikva. En quel honneur ? Avons-nous rétorqué à ce plouc, nous, mêmes les paroles, on ne les connaît pas par cœur, et d’ailleurs où donc Ben Gourion a-t-il créé son État ?

À Tel-Aviv, d’après ce qu’on m’a dit, a-t-il répondu.

Écoute, nous, on est assiégés dans Jérusalem, à Bab-el-Oued, ici, il n’y a pas d’État, Jérusalem n’est pas incluse dans l’État de Tel-Aviv… Sur ces mots, on s’est rendormi. »

Extrait de 1948, traduction de Laurence Sendrowicz.

Arrivé à la fin de sa vie, Yoram Kaniuk raconte dans ce roman comment il a vécu la guerre d’indépendance de 1948. Il prend le contre-pied du récit israélien héroïque et de la légende dorée qui se sont développées autour du groupe armé d’élite dans lequel il était incorporé, le Palmah.

Kaniuk raconte une histoire de troufion. Les héros combattants les armes à la main pour la création de leur pays sont ici des gamins mal préparés, mal équipés qui n’ont pas vraiment conscience de ce qu’ils sont en train de faire.

Dans des histoires bien ficelées et pas toujours linéaires, l’auteur cherche à se rappeler ce qui s’est passé, confrontant ses souvenirs avec d’autres. Le vieil homme cherche à comprendre le jeune homme qu’il était.

Le ton de Kaniuk et l’absurdité de la guerre rendent le récit très drôle. Il y a beaucoup de conclusions savoureuses aux anecdotes rapportées. La franchise de l’auteur et la violence de la guerre donnent aussi un texte terrible où l’estomac se noue facilement.

Une des choses qui m’ont plu dans cette lecture, c’est que l’histoire témoigne de la diversité des différents groupes et sociétés de la Palestine mandataire : Hashomer HaTsa’ir (un mouvement de jeunesse sioniste de gauche), Histadrout (le principal syndicat de travailleurs), Palmah (unité combattante d’élite de la Hagana), Palyam [en] (la section maritime du Plamah), Hagana (l’armée de la guerre d’indépendance qui deviendra Tsahal), Etzel (groupe armé sionistes révisionnistes), Lehi (groupe armé extrémiste), les civils juifs, les civils arabes, les survivants de la Shoah, les juifs ultra-orthodoxes…

Kaniuk écrit avec un style relevé et des éléments de syntaxe qui sont plus rares chez les auteurs plus jeunes. Le vocabulaire est très riche. Cependant le ton de l’ensemble n’est pas prétentieux ou emprunté, au contraire. Pour ce qui est de la traduction, la réécriture est parfois lourde, mais c’est plutôt réussi, il y a un réel effort pour rendre en français le style particulier de Kaniuk.

1948 est un roman à lire si vous vous intéressez à la guerre en général, à celle-là en particulier, ou encore au rapport que l’on entretient avec son passé, par sa mémoire et celle des autres.

Yoram Kaniuk, 1948, trad. Laurence Sendrowicz, Paris, Fayard, 2012. ISBN : 978-2-213-66264-0. Sudoc.

יורם קניוק, תש״ח, תל אביב, ידעיות אחרונות, 2010. מסת״ב: 978-965-482-871-0. Sudoc.

Publié par

Nicolas Legrand

J'aime beaucoup la clarinette et l'hébreu. Parfois, je fais de l'informatique en bibliothèque.

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