Rona Kenan — Shirim LèYoel (Chansons pour Yoel, 2009)

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Rona Kenan est sans doute la première chanteuse israélienne dont on m’a parlé, mais j’ai mis un certains temps avant d’accrocher. C’est arrivé par hasard alors que j’écoutais à la suite tous les enregistrements musicaux en direct de la radio de l’armée Galgalatz. Je l’ai vue et écoutée interpréter Maboul (déluge), une chanson de son premier album, et j’ai fondu. J’ai alors écouté tous ses albums avec soin et je me suis arrêté sur Shirim LeYoel (Chansons pour Yoel) son troisième album, dont je vous parle ici.

À la première écoute, Chansons pour Yoel diffère des autres albums de Kenan par son orchestration, c’est ce qui m’a fait choisir cet album en particulier. J’étais content d’entendre de la clarinette basse, de l’accordéon ou du violon, ces instruments sont plutôt rares dans les formations pop rock. Je me suis rendu compte au fur et à mesure que je m’intéressais à l’album que leur présence n’était vraiment pas anodine. L’idée de Rona Kenan était de recréer une ambiance de télévision israélienne des années 1960, 1970 où d’un côté une chanteuse chante avec une guitare acoustique et de l’autre un orchestre joue.

Ce choix rétro s’explique par le thème de l’album : un album concept racontant l’histoire de Yoel, un personnage fictif de la génération qui a fait la Guerre d’indépendance. Au fur et à mesure de son travail, Rona Kenan a réalisé qu’elle racontait en fait beaucoup la vie de son père, Amos Kenan, célèbre journaliste, écrivain, sculpteur, peintre israélien, très engagé à gauche. Au moment de l’écriture de l’album, Amos Kenan était mourant, dans un état avancé de la maladie d’Alzheimer.

L’album commence par un air triste, glacé, qui demande comment reviendras-tu, si tu ne sais pas où revenir ? Cela évoque la maladie présente du père de la chanteuse, une transition opère un retour en arrière à la naissance du personnage qui le personnifie, Yoel (piste 2, Kshè snonit bisra et bo haaviv, quand l’hirondelle a annoncé la venue du printemps). Sa naissance devait avoir lieu le 1er mai, mais oï vavoï, malheur, l’enfant ne naîtra que le 2 mai, ce qui ne l’empêchera pas de marcher avec le drapeau rouge. Cette chanson est sans doute ma préférée de l’album, le rythme, les allitérations et le vocabulaire soutenu m’enchantent (on n’entend pas tous les jours parler d’oxyton et de paroxyton dans une chanson). Chaque piste s’attarde sur un passage de la vie de Yoel avec une ambiance différente. La piste 7 (Bètsad hatovim, au côté des bons) me met très mal à l’aise. Elle évoque le rôle d’Amos Kenan, ancien membre du Lehi (le groupe armé juif le plus extrémiste), dans le massacre de Deir Yassine (un des points noirs de l’histoire d’Israël). Le personnage de Yoel, persuadé d’être du côté des bons n’en est plus du tout sûr après le début du combat. Toutes les nuits qui suivront, il se réveillera en y pensant. L’album se termine sur le premier thème, avec des paroles proches, parlant plus précisément de la perte de la mémoire du héros, comme un retour au présent. Amos Kenan est mort deux mois après la sortie de l’album.

La voix de Kenan est une voix forte, présente, qui remplit l’espace. Elle exprime la tristesse, la nostalgie, la joie toujours avec une certaine distance, une forme de dignité. Le sujet aurait pu prêter à des tremblements de voix, vous n’en entendrez pas ici. Les textes sont très jolis, très policés. Leur caractère poétique leur donne un rythme qui participe pleinement à la musique, notamment sur les pistes 2 (sur la naissance) et 3 (sur l’enfance, une autre piste que j’affectionne particulièrement). L’album est très cohérent, très agréable à écouter dans l’ordre, avec des teintes et des émotions très différentes d’une chanson à l’autre.

Je n’ai pas fini de creuser et découvrir dans cet album et ses textes tout ce que l’on peut y trouver, c’est une vraie mine d’or. Les sujets abordés peuvent être particulièrement dérangeants, ils invitent à réfléchir. C’est dur de digérer un parcours comme celui d’Amos Kenan. Il me met finalement plus mal à l’aise qu’il ne suscite mon admiration, mais il reste très instructif, quand on s’intéresse à la complexité des parcours des grandes figures israéliennes. C’est intéressant que cela soit Rona Kenan qui le chante, une artiste de gauche, dénoncée par l’organisme d’extrême droite Im Tirzu comme étant une « taupe » à la solde de l’étranger et œuvrant contre l’État d’Israël.

Voilà, au-delà de la musique, ce qui me réjouit dans cet album comme beaucoup de choses dans ma découverte de la culture israélienne, c’est que je prends une œuvre un peu par hasard, par un des ses aspects, et petit à petit, je découvre une richesse que je ne soupçonnais pas au début et je finis avec plus d’interrogations que je n’en avais.
Je vous recommande chaleureusement tous les albums de Rona Kenan, et celui-ci en particulier ! Vous pouvez tous les écouter ou les acheter sur son bandcamp : <https://ronakenan.bandcamp.com/>. Pour en savoir plus sur Chansons pour Yoel, il dispose d’une page Wikipedia en hébreu avec beaucoup d’informations.

Publié par

Nicolas Legrand

J'aime beaucoup la clarinette et l'hébreu. Parfois, je fais de l'informatique en bibliothèque.

Une réflexion sur “Rona Kenan — Shirim LèYoel (Chansons pour Yoel, 2009)”

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