Échange avec Ala Hlehel à propos de son roman « Au revoir Acre »

La version hébraïque du roman palestinien Au revoir Acre d’Ala Hlehel est un de mes chouchous de cette année. Plus que d’habitude, j’avais envie de poser de nombreuses questions à son auteur, sur le livre, sur lui et sur la situation particulière des Palestiniens citoyens d’Israël. J’ai contacté Ala Hlehel et je le remercie vivement d’avoir bien voulu répondre à mes questions. Notre échange s’est fait en hébreu je le traduis ici en français. J’essaye en général de faire une traduction la plus littérale possible et n’hésite pas à tordre la syntaxe tant que la compréhension n’en pâtit pas trop. J’ai réécrit çà et là pour éviter un style trop lourd ou trop étrange en français.

Comment présentez-vous votre livre ? Qu’est-ce qui vous a fait écrire sur le siège d’Acre par Bonaparte ? Qu’est-ce qui, dedans, est historique et qu’est-ce qui ne l’est pas ?

L’idée du roman vient du poète Khana Abu Khana qui s’est adressé à moi en 2005. Il m’a dit : « j’ai commencé il y a près de 25 ans à faire des recherches sur le siège de Napoléon et il y a là une histoire très intéressante. Peut-être que tu pourrais écrire le roman à partir de mon travail ? » J’ai commencé à étudier l’idée et j’ai vraiment été captivé : du sang, de la sueur et beaucoup de larmes. Qu’a-t-on besoin d’autre pour un bon drame ?

Ce livre est à mes yeux une hybridation entre l’histoire et l’imagination, un genre d’acrobatie très développée entre la tentative de garder le cadre historique des événements et la grande liberté que permet la fiction littéraire.

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Au revoir Acre — Ala Hlehel [ar, he] (2018)

En 1799, Napoléon assiège Saint-Jean d’Acre en Palestine ottomane. La ville est tenue par un vieux gouverneur expérimenté et cruel : Ahmad Pacha El-Jezzar (« le boucher »). Après 62 jours de siège, Napoléon lève le camp. C’est la fin de sa progression meurtrière au Proche-orient. Au revoir Acre est un roman génial qui s’appuie sur le siège d’Acre pour nous raconter une histoire passionnante. J’ai tourné les pages avec avidité jusqu’à la fin du roman.

Ala Hlehel est un auteur palestinien, citoyen d’Israël, originaire du nord du pays. Son roman est écrit en arabe standard pour le texte et en dialecte arabe de la région et de l’époque pour les dialogues. Je ne lis malheureusement pas l’arabe, alors je me suis tourné vers l’excellente version hébraïque du roman traduit par Ioni Mendel. Pour ceux qui ne lisent aucune de ces deux langues, une traduction vers le français est en cours de réalisation et devrait sortir prochainement chez Actes Sud.

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Lettres d’Israël 2018

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Ce n’est pas sérieux, je ne vous ai pas encore parlé de Lettres d’Israël alors que la session 2018 a déjà commencé… Bon, c’est « le », que dis-je « LE », que dis-je « LE (!!!) » festival littéraire hébraïque en France. Et cette année, il y en a partout (Lille, Paris, Strasbourg, Montpellier, Aix, Marseille…). Il y des événements presque en continue. Fort de ses succès précédents et de la saison croisée France-Israël le festival est devenu géant. C’est un peu comme au Hellfest ou à Rock en Seine : on ne peut pas assister à tout.

J’essaierai d’aller voir Yishaï Sarid, Itamar Orlev, Yirmi Pinkus et Asaf Hanuka. Aïe, aïe, aïe, j’espère qu’il reste des places !

Six histoires pour enfants de Meir Shalev

Meir Shalev aime parler des talents de conteurs de sa famille, il aime dire que le rôle du peuple juif est de raconter des histoires. On sent bien dans son œuvre le plaisir qu’il a à raconter des histoires et cette sensation se retrouve pleinement dans ses livres pour enfants que j’ai découvert avec délice. Plus encore que dans ses livres pour adultes, le texte retranscrit l’oralité d’un conteur qui se reprend ou qui se commente.

Tous ces livres sont illustrés par le même illustrateur, Yossi Aboulafiya. Le trait et les couleurs sont jolies, les dessins ronds. Le dessin souligne l’humour de Shalev et le complète. On devine même dans l’une des histoires une complicité joyeuse entre les deux artistes.

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Avirama Golan — Les bulles de savon de Gali [he] (2006)

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Les bulles de savon de Gali (בועות הסבון של גלי‏) est la première histoire pour enfant d’Avirama Golan, joliment illustrée par Lena Guberman (non adapté en français). Gali est une petite fille seule, sur la terrasse d’un petit immeuble typique à Tel Aviv. Elle fait des bulles de savons. Chaque bulle se promène dans la ville et vient en aide à quelqu’un qui en a besoin. Les bulles viennent ensuite chercher Gali et lui montrent tout ce qu’elles ont fait. Gali rentre chez elle satisfaite et s’endort, avant un nouveau jour où elle fera des bulles.

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Un pashkevil parodique

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Le pashkevil parodique.

J’ai réalisé une affiche de publicité pour le blog sous forme de pashkevil [en]. Pashkevil est un mot originaire du yiddish qui, après des détours étranges, vient de l’italien pasquinata : des placards satiriques collés sur la statue de Pasquin à Rome. Un pashkevil en hébreu ou en yiddish, c’est un placard collé dans un quartier ultra-orthodoxe qui donne des informations, mais le plus souvent qui accuse ou condamne avec virulences des hommes, des femmes, des pratiques ou des institutions. Il y en a beaucoup qui s’agacent par exemple contre l’enrôlement obligatoire dans Tsahal, d’autres pour qui l’idée que les bus qui passent dans le quartier soient conduit par des femmes est insupportable… Ce genre de choses. Ils peuvent contenir des mots ou phrases en yiddish et être écrits dans un hébreu archaïque. Le style peut être très affecté, scandalisé et catastrophiste. La typographie en général me fascine : les textes sont tassés et austères, ils ne lésinent pas sur l’emphase en utilisant des grandes tailles de caractères en jouant sur la graisse et en mélangeant plusieurs fontes.

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Yonatan Berg — Donne moi encore cinq minutes (2015 [he], 2017 [fr])

Donne moi encore cinq minutes suit séparément deux jeunes hommes, deux anciens amis issus de la même colonie en Cisjordanie. Nationaliste et religieuse, la colonie est accolée à un village arabe. Après son service militaire, Yoav quitta la colonie, s’éloigna de la religion et parti faire des études de cinéma à Tel Aviv. Bnaya y resta, y fonda une famille et enseigne dans la Yeshiva qui y est attachée. Lors d’une rave party, Yoav fait un bad trip et revit un traumatisme de son service militaire. Il est hanté par les visages morts d’un de ses camarades et du jeune Palestinien qu’ils étaient censés arrêter. Bnaya vit des temps difficiles avec sa femme, alors que la colonie est menacée d’expulsion et qu’un de ses voisins se fait harceler par des jeunes de la colonie. Yoav et Bnaya entament séparément une réflexion sur eux-mêmes, sur la vie qu’ils mènent, sur leur passé et leur avenir.

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Le malheureux destin hébraïque du mot français « coccinelle »

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Une coccinelle. Source : Wikipedia

Lors de la journée de l’hébreu, il y a plus d’un an, un professeur nous demanda quel était notre mot hébreu préféré. Ce fut dur de répondre à cette question et je n’y arrivai pas vraiment. Il y a beaucoup de mots que j’aime. Suite à la victoire de la France à la coupe de monde de football 2018, l’Académie publia une liste de mots hébreux d’origine française : chef, classeur, bagage, trottinette (qui, après une métathèse et une assimilation un peu violentes, devint « corquinette »), biscuit (prononcez biscvouit), tricot (peut désigner un t-shirt), pouf, carré et crème. Je réalisai qu’il manquait à cette liste un mot français. Et ce mot-là, ce joli mot-là, ce mot que j’aime, hé bien je déteste ce qu’il est devenu en hébreu.

Quand un mot entre dans une langue, il a une vie propre et son sens peut se détacher de celui qu’il a à l’origine. Le mot קוקסינל, coccinelle, a vécu ce processus de manière radicale. Coccinelle en hébreu est une insulte homophobe et transphobe.

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Amir Gutfreund — Les gens indispensables ne meurent jamais (2000)

Notre Shoah. C’est le titre en hébreu. À la première édition du festival Lettre d’Israël, lors d’une rencontre entre traductrices, Laurence Sendrowicz déclara quelque chose comme « Shoah shelanou (שואה שלנו), notre Shoah, c’est intraduisible en français ». Vraiment ? Tout au long du livre je me suis posé la question. Shoah shelanou. Notre Shoah. La Shoah qui est à nous. Notre Shoah à nous. Je le retourne dans tous les sens. Peut-être qu’en hébreu, shelanou, littéralement « notre » et encore plus littéralement « qui est à nous », revêt un caractère plus intime qu’en français. C’est durant cette table ronde de traductrices que j’ai entendu ce titre pour la première fois. Shoah shelanou. J’ai souri en l’entendant. C’est curieux, c’est inattendu. Shelanou a peut-être un caractère plus affectueux qu’en français. Shoah shelanou. Notre chère Shoah ? Shoah shelanou, notre Shoah. Quelque subtile que soit la différence, « Notre Shoah » reste un titre curieux. Que se cache-t-il derrière ce titre ? Qui est ce « nous » ? La pertinence du titre est évidente à chaque ligne du texte. Les gens indispensables ne meurent jamais, le titre choisi pour la version française, hé bien je ne suis pas bien sûr d’en avoir compris le sens. J’aurais traduit Notre Shoah.

Notre Shoah, c’est celle d’Amir et d’Efi, enfants de survivants en Israël, qui observent avec plein de curiosité leurs parents, leurs grands-parents et tous les gens du quartier d’un de leurs grands-pères. Qui sont ces petits vieux étranges ? Derrière le silence, les comportements étranges et les crises, les enfants sentent tout le poids de la Shoah. Ils veulent savoir ce qui est arrivé aux adultes, mais ils n’ont pas l’âge. Tous refusent de leur dire ce qu’ils ont vécu. Ils récupèrent des bribes de la Shoah de chaque survivant, se documentent, essayent de reconstituer le puzzle. Leur Shoah, c’est l’obsession qu’ils ont de comprendre ce qui est arrivé à leur famille, de découvrir ce qu’on refuse de leur dire.

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Vacances !

Le blog part en vacances. Rendez-vous à la rentrée avec :

Mhmm… Mais comment vais-le lire tout ça ? Heureusement, j’ai déjà dû en lire une bonne moitié.

Je vous laisse en musique, avec une chanson de Berry Sakharof et Balkan Beat Box. Bon été !