Six histoires pour enfants de Meir Shalev

Meir Shalev aime parler des talents de conteurs de sa famille, il aime dire que le rôle du peuple juif est de raconter des histoires. On sent bien dans son œuvre le plaisir qu’il a à raconter des histoires et cette sensation se retrouve pleinement dans ses livres pour enfants que j’ai découvert avec délice. Plus encore que dans ses livres pour adultes, le texte retranscrit l’oralité d’un conteur qui se reprend ou qui se commente.

Tous ces livres sont illustrés par le même illustrateur, Yossi Aboulafiya. Le trait et les couleurs sont jolies, les dessins ronds. Le dessin souligne l’humour de Shalev et le complète. On devine même dans l’une des histoires une complicité joyeuse entre les deux artistes.

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Avirama Golan — Les bulles de savon de Gali [he] (2006)

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Les bulles de savon de Gali (בועות הסבון של גלי‏) est la première histoire pour enfant d’Avirama Golan, joliment illustrée par Lena Guberman (non adapté en français). Gali est une petite fille seule, sur la terrasse d’un petit immeuble typique à Tel Aviv. Elle fait des bulles de savons. Chaque bulle se promène dans la ville et vient en aide à quelqu’un qui en a besoin. Les bulles viennent ensuite chercher Gali et lui montrent tout ce qu’elles ont fait. Gali rentre chez elle satisfaite et s’endort, avant un nouveau jour où elle fera des bulles.

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Un pashkevil parodique

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Le pashkevil parodique.

J’ai réalisé une affiche de publicité pour le blog sous forme de pashkevil [en]. Pashkevil est un mot originaire du yiddish qui, après des détours étranges, vient de l’italien pasquinata : des placards satiriques collés sur la statue de Pasquin à Rome. Un pashkevil en hébreu ou en yiddish, c’est un placard collé dans un quartier ultra-orthodoxe qui donne des informations, mais le plus souvent qui accuse ou condamne avec virulences des hommes, des femmes, des pratiques ou des institutions. Il y en a beaucoup qui s’agacent par exemple contre l’enrôlement obligatoire dans Tsahal, d’autres pour qui l’idée que les bus qui passent dans le quartier soient conduit par des femmes est insupportable… Ce genre de choses. Ils peuvent contenir des mots ou phrases en yiddish et être écrits dans un hébreu archaïque. Le style peut être très affecté, scandalisé et catastrophiste. La typographie en général me fascine : les textes sont tassés et austères, ils ne lésinent pas sur l’emphase en utilisant des grandes tailles de caractères en jouant sur la graisse et en mélangeant plusieurs fontes.

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Yonatan Berg — Donne moi encore cinq minutes (2015 [he], 2017 [fr])

Donne moi encore cinq minutes suit séparément deux jeunes hommes, deux anciens amis issus de la même colonie en Cisjordanie. Nationaliste et religieuse, la colonie est accolée à un village arabe. Après son service militaire, Yoav quitta la colonie, s’éloigna de la religion et parti faire des études de cinéma à Tel Aviv. Bnaya y resta, y fonda une famille et enseigne dans la Yeshiva qui y est attachée. Lors d’une rave party, Yoav fait un bad trip et revit un traumatisme de son service militaire. Il est hanté par les visages morts d’un de ses camarades et du jeune Palestinien qu’ils étaient censés arrêter. Bnaya vit des temps difficiles avec sa femme, alors que la colonie est menacée d’expulsion et qu’un de ses voisins se fait harceler par des jeunes de la colonie. Yoav et Bnaya entament séparément une réflexion sur eux-mêmes, sur la vie qu’ils mènent, sur leur passé et leur avenir.

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Le malheureux destin hébraïque du mot français « coccinelle »

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Une coccinelle. Source : Wikipedia

Lors de la journée de l’hébreu, il y a plus d’un an, un professeur nous demanda quel était notre mot hébreu préféré. Ce fut dur de répondre à cette question et je n’y arrivai pas vraiment. Il y a beaucoup de mots que j’aime. Suite à la victoire de la France à la coupe de monde de football 2018, l’Académie publia une liste de mots hébreux d’origine française : chef, classeur, bagage, trottinette (qui, après une métathèse et une assimilation un peu violentes, devint « corquinette »), biscuit (prononcez biscvouit), tricot (peut désigner un t-shirt), pouf, carré et crème. Je réalisai qu’il manquait à cette liste un mot français. Et ce mot-là, ce joli mot-là, ce mot que j’aime, hé bien je déteste ce qu’il est devenu en hébreu.

Quand un mot entre dans une langue, il a une vie propre et son sens peut se détacher de celui qu’il a à l’origine. Le mot קוקסינל, coccinelle, a vécu ce processus de manière radicale. Coccinelle en hébreu est une insulte homophobe et transphobe.

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Amir Gutfreund — Les gens indispensables ne meurent jamais (2000)

Notre Shoah. C’est le titre en hébreu. À la première édition du festival Lettre d’Israël, lors d’une rencontre entre traductrices, Laurence Sendrowicz déclara quelque chose comme « Shoah shelanou (שואה שלנו), notre Shoah, c’est intraduisible en français ». Vraiment ? Tout au long du livre je me suis posé la question. Shoah shelanou. Notre Shoah. La Shoah qui est à nous. Notre Shoah à nous. Je le retourne dans tous les sens. Peut-être qu’en hébreu, shelanou, littéralement « notre » et encore plus littéralement « qui est à nous », revêt un caractère plus intime qu’en français. C’est durant cette table ronde de traductrices que j’ai entendu ce titre pour la première fois. Shoah shelanou. J’ai souri en l’entendant. C’est curieux, c’est inattendu. Shelanou a peut-être un caractère plus affectueux qu’en français. Shoah shelanou. Notre chère Shoah ? Shoah shelanou, notre Shoah. Quelque subtile que soit la différence, « Notre Shoah » reste un titre curieux. Que se cache-t-il derrière ce titre ? Qui est ce « nous » ? La pertinence du titre est évidente à chaque ligne du texte. Les gens indispensables ne meurent jamais, le titre choisi pour la version française, hé bien je ne suis pas bien sûr d’en avoir compris le sens. J’aurais traduit Notre Shoah.

Notre Shoah, c’est celle d’Amir et d’Efi, enfants de survivants en Israël, qui observent avec plein de curiosité leurs parents, leurs grands-parents et tous les gens du quartier d’un de leurs grands-pères. Qui sont ces petits vieux étranges ? Derrière le silence, les comportements étranges et les crises, les enfants sentent tout le poids de la Shoah. Ils veulent savoir ce qui est arrivé aux adultes, mais ils n’ont pas l’âge. Tous refusent de leur dire ce qu’ils ont vécu. Ils récupèrent des bribes de la Shoah de chaque survivant, se documentent, essayent de reconstituer le puzzle. Leur Shoah, c’est l’obsession qu’ils ont de comprendre ce qui est arrivé à leur famille, de découvrir ce qu’on refuse de leur dire.

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Vacances !

Le blog part en vacances. Rendez-vous à la rentrée avec :

Mhmm… Mais comment vais-le lire tout ça ? Heureusement, j’ai déjà dû en lire une bonne moitié.

Je vous laisse en musique, avec une chanson de Berry Sakharof et Balkan Beat Box. Bon été !

Maboul — Rona Kenan (2004)

Rona Kenan est peut-être la première chanteuse israélienne que l’on m’a recommandé. Je suis allé l’écouter et je n’ai rien entendu de convaincant alors. J’étais un peu surpris par l’engouement qu’elle suscitait. Enfin, ce genre de chose arrive. C’est au détour de la chaîne youtube de la radio de l’armée, Galgalatz, que je l’ai écoutée à nouveau. Juste une guitare, sa voix et un grand t-shirt blanc. J’ai fondu.

Qu’est-ce qui s’est passé ? Je ne sais pas. Je crois que c’est simplement la voix. Sa voix enveloppe, protège. Elle est tellement présente que j’ai le sentiment de pouvoir la toucher. Maboul (מבול, déluge) est une chanson parfaite, une chanson de rupture. Kenan l’a écrite à 17 ans après s’être séparée d’une amie avec qui elle était depuis deux ans. Mais les paroles qu’elle a écrites alors étaient en anglais et la chanson s’appelait Earthquake, tremblement de terre.

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Chava Alberstein — Had Gadiya (1989)

J’ai découvert Chava Alberstein par sa chanson la plus célèbre dans la première scène du film Freezone d’Amos Gitai. Il faut quelques instants pour comprendre que c’est un début spécial, que toute la chanson va être diffusée. Alors on l’écoute, avec Nathalie Portman pleurant en gros plan. Toute la folie du conflit israélo-palestinien est condensée dans cette chanson à accumulation. Had Gadyia (un chevreau) est un chant de Pessah en araméen ici traduit en hébreu. Il ne subsiste en araméen que le début de la chanson : Dizabin abba bitre zuze / had gadiya, had gadiya  : pour deux zouzim mon père acheta / un chevreau, un chevreau  ». Ce vestige de l’original est répété comme une litanie durant toute la chanson.

Alberstein a repris la mélodie d’alla fiera dell’este d’Angelo Branduardi (1976). Le son de la nouvelle chanson est fait de synthétiseurs, samplers, d’un saxophone et d’une batterie. Il est très ancré dans les années 1980. Chaque couplet reprend le précédent en ajoutant une créature ou un objet qui tue la précédente. Le chevreau est tué par un chat, lui même tué par un chien… Arrivée au bout de la chanson, Albertstein se met à se parler, se demande pourquoi elle chante Had Gadiya, ce n’est ni le printemps, ni Pessah. Dans ce nouveau couplet, elle se demande si elle a changé, elle se demande si cette folie va s’arrêter. Et c’est à ce moment qu’elle dit les vers qui finissent d’exprimer le message politique qui se profilait dès le début :

Avant j’étais un mouton, un chevreau serein,
Aujourd’hui je suis un tigre et un loup prédateur.

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Les Juifs arrivent (2014 – …)

Les juifs arrivent
Le générique des « Juifs arrivent » met en scène une préparation de brit mila. La ritournelle se termine sur un cri de bébé et une petite tâche de sang apparaît à l’écran.

Le monde doit savoir pour les Juifs arrivent (היהודים באים). Israël exporte de nombreux artistes, mais cette émission diffusée sur la télé publique, très populaire en Israël, ne sort pas vraiment du pays ou des milieux hébréophones. C’est une des satires les plus drôles, les plus intelligentes que je n’ai jamais vues. Pour en profiter vraiment, c’est bien d’avoir quelques notions de Bible et d’histoire des Juifs. Et évidemment, il faut parler hébreu. En fait, c’est un des rares moments où je me sens vraiment privilégié de parler hébreu. Cette série devrait être sous-titrée et distribuée à l’étranger, pour le plus grand bien de l’humanité.

Moïse y traite les Hébreux de peuple de merde, Noé se fait attaquer en justice pour avoir volé l’histoire du déluge aux Babyloniens, le Messie arrive et se fait traiter de gauchiste avant d’être abattu par la première famille israélienne qu’il rencontre, Dreyfus est déshonoré en se faisant casser publiquement sa baguette de pain, les nazis survivants organisent la solution finale 2 : conquérir l’Europe pour s’assurer qu’Israël n’ait aucun point à l’Eurovision… Voilà en gros. Les héros bibliques, les héros sionistes, les grands personnages de l’histoire juive sont brocardés avec un humour féroce.

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